Prune

Lundi 21 décembre 2009 1 21 /12 /2009 15:39
le passage FredPrune…je préférais n’être rien avec toi, qu’un peu, sans toi.

Victor

(…)

 Seul,  à nouveau. Une fois de plus.

J'espère que ce soir sera un autre soir, et qu'une fois, rien qu'une fois, tu me souriras, simplement, comme à nos débuts.  Avec la pureté et la douceur que je veux encore t’accorder. Je l'espère car je deviens fou. Fou d'amour et fou de colère, fou de haine, de rancœur, et d'incompétence. Fou de désir, de non-dits, et d’attentes.

 Je me pose mille questions, cherchant sans y parvenir les réponses au fond de moi. Au fond de toi, de ce que je connais de toi.  Je cherche à trouver une issue, un moyen de m'échapper.  Sortir de ce piège dans lequel je me blesse. En aimant presque ces blessures. J’ai mal. Un mal qui ronge, une gangrène. Je pourrai en crever. Je crèverai encore plus d’être sans toi.


Penser vivre loin de toi me tue. Rester avec toi m'assassine. Que décider? Si entre deux maux il faut choisir le moindre, dans mon cas, je ne vois pas comment m'échapper. Ma vérité et ma torture se construisent autour de toi, avec toi.

Je dépends de toi. De ta voix, de ton corps, de ta peau, de ton odeur, de tes perles de sueur quand nous faisons encore, rarement, l'amour, de tes éclats de rire, destinés aux autres, de tes remontrances, ou de tes silences, quand nous sommes tous les deux. Je dépends de tes absences, guettant tes retours, craignant tes retards, pleurant sur tes départs, redoutant tes arrivées pleines de reproches, comme si ma simple présence t'horrifiait autant que celle de mille cafards.

Toi aussi, tu as besoin de moi. Je suis plus qu’un jouet, moins qu’un animal de compagnie. Tu ne t’amuses plus avec moi. Tu me nourris, parfois tu me sors. Mais je n’ai pas droit à tes caresses. Tu me méprises, mais tu m’exiges à tes côtés.

Une idée m’obsède, justifiant l’inévitable de notre relation. Toi, si belle, si intelligente, si brillante en société, toi à qui manifestement tout réussit, toi qui domine ceux qui t'approchent, tu redoutes une chose, une seule : la solitude.  Elle te terrorise.


Tu te veux sous les feux de la rampe, constamment. Tu es le centre et le nombril du monde. Si tu ne l’es pas, ne pouvant le supporter, tu fais disparaître tout ce qui peut t’être supérieur. Tu prends, tu te sers, tu détruis, tu t’en débarrasses.

Tu ne peux pas aimer. Tu n’a pas le coeur fait pour ça.

 Je suis dans la salle de bain. Je regarde mon crane qui se dégarnit, ma barbe mal rasée. Je me passe la main sur les joues. Plusieurs jours que je me laisse aller. Tu ne sembles pas le voir, ou tu l’ignores. Tu ne dis rien, tu passes devant moi, sans me voir.

J’ai les traits tirés, les yeux cernés. Mes insomnies ont recommencé de plus belle. Mes interrogations se multiplient, durent, s’installent. Je me regarde, je vois le visage d’un inconnu. Je ne suis pas l’homme célèbre d’il y a dix ans. Je ne suis pas le raté des ces derniers mois. Je suis un fantôme, un zombie en survivance. Maigre, peureux. Qui suis-je vraiment ? Un homme amoureux et malheureux ? Un homme à plaindre ?

 Mensonge. Je dois être critiqué et fuit pour mes erreurs, pour le poids de ce passé que je trimballe comme des valises trop lourdes, dont je ne peux me défaire.

Je m’assieds sur le rebord de la baignoire. Ma tête est lourde. Je regarde mes pieds, mes mollets, amaigris, mes cuisses dont la peau se détend. Mon ventre qui devient flasque.

Je ne m’aime pas. Et je ne t'aime pas, Prune.  Je dépends de toi, j'ai besoin de toi. Ca n’est pas de l’amour. C’est de la connerie cachée sous des sentiments qui se veulent authentiques.

 Le carrelage de la salle de bain est froid. J’ai les pieds gelés.

Comme toi, Prune. Toi, tu es gelée, du cerveau, de l’âme, et du coeur. Je t’ai connue chaude. Avide de sexe, avide de posséder. Tu m’as choisi, pour ne pas être seule. Pour ne pas avoir de chat à nourrir, de chien à sortir, d'aquarium à nettoyer. Pour ne pas avouer n’avoir personne dans ta vie. Avec moi, tu gardes la vedette, tu es cette femme jalousée des autres femmes, désirée des hommes, intouchable par ta force et ta beauté.

Et moi, juste moi, quand nous sommes tous les deux, tu peux m'écraser, me rappeler d'où je viens, et m'obliger à être ce que tu attends de moi.

Un rien obéissant. Contrôlé. En addiction. 

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Prune - Communauté : Facebookiens grands auteurs
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Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /2009 16:16

le-passage-Fred.jpgQuand il y avait Victor dans la vie de Prune.
Quand Victor l'aimait.
Quand il écrivait.
Que disait-il?


Prune...te souviens-tu de notre rencontre? 
Laisse-moi la raconter, encore.
Souviens-toi...après, après ça, je crois qu'on s'est aimé.
Victor

...Mes pupilles sont totalement dilatées. Je ne crois ni mes yeux, ni mes muscles endoloris. L'alcool joue son deuxième effet, le mauvais, celui qui rend aigre et vaseux. Abruti, je ne mesure pas réellement ce que je vois.

Elle passe devant moi sans un regard, sans un geste. Comment pourrait-elle me voir? Vautré au fond de la banquette, engourdi par la musique, je suis au milieu de ce que je viens chercher dans cette boîte ringarde. Des femmes toutes plus vulgaires les unes que les autres, trop maquillées, trop désireuses de sexe. Trop offertes au premier venu. 

Je noie ma solitude et mon désespoir dans un mauvais whisky.

La voilà, qui passe encore, plus jolie qu'un rêve. Un fantasme peut être? Ou simplement le délire d’un alcoolo de bas étage ?
Pour un type comme moi, quelque chose d'incroyable. Arrêter de rêver, arrêter d’espérer. Ce soir, comme tous les soirs, je suis invisible.

Je n’ai aucune raison, aucune envie de lui parler, moi, trempé de sueur alcoolisée, décoiffé, aviné, sale de tristesse et de rancœur. Aucune envie d’aller la voir, d’aller vers qui que ce soit, serait-ce un ange. Pour me prendre une casserole de plus. Non. Mon verre est mon meilleur ami, ce soir rien ne nous séparera.


Mal de crâne incroyable, trop bu, la bouche pâteuse, la gorge sèche, je suis seul dans les draps froissés d'un hôtel miteux. Je vois le reflet de l’enseigne lumineuse sur le mur : Bijou. Il manque le vieux ventilateur grinçant au plafond pour parfaire le décor d’un mauvais polar.

Je l'ai ramenée, la blonde; elle est venue; elle voulait juste une nuit, un coup, rien, oublier celui qui la faisait souffrir.
Je l'avais prise sans jouir, m’étais vidé au-dessus d'elle, la méprisant de se tourner vers moi, elle si belle, moi si minable.

Je suis devant la glace. J’ai la nausée. Une nausée de dégoût, celui de moi-même, plus tenace que l’alcool.

Je ne peux plus me voir, même en peinture. Je ne mérite rien. Ni amour, ni bonheur.

L'écœurement est de plus en plus présent. Je m'étale sur le lit, j'écrase ma tête dans l'oreiller, pour ne plus voir cette chambre sordide tanguer autour de moi. Un bateau ivre, un capitaine usé, une odeur rance de sexe et d'alcool. Tout ce qui reste de cette nuit.

Ma main se pose sur la couverture mitée et poussiéreuse. Et se referme sur un papier.

"Je m'appelle Prune; je sais, c'est étrange pour une blonde".
Et un numéro de téléphone.

Je ne comprends pas ce que je lis, incapable de donner un sens aux mots.

L'amertume des bières englouties, de cette nuit sordide, de ma vie ratée, me brouillent l’esprit, rendent confuse chaque lettre.

Je m'appelle Prune...lentement, comme lorsqu’on se réveille d’une cuite, la nuit dernière me revient. Son sourire, sa peau, son parfum, ses baisers, ses cuisses autour de mes hanches, ses seins lourds de désir.
Je me retourne.
Il fait déjà jour, un jour brumeux, glacial, triste. La lune est encore plantée au milieu du ciel du Nord, elle me regarde et semble me narguer.

Je m'appelle Prune…
La nuit et ses relents de crasse pesaient comme des enclumes. Prune les a fait disparaître, simplement...


Prune...Nous nous sommes rencontrés. Tu m'as invité, je suis resté. Rappelle toi de ce que je disais, rappelle toi de nos premiers jours...On a su être heureux. 
C'était il y a...longtemps maintenant.
Victor
[...]


Il y a aujourd’hui. Et puis demain. Et le lendemain de demain. Et les suivants. 
Sans que je m’en rende compte, peu à peu je m’installe. Ca va vite, de s’installer. Tout commence avec la brosse à dents, lorsqu’elle trouve sa place naturellement sur le lavabo. Un jour elle n’est pas là, et l’on s’en moque. Le lendemain, elle y est, et c’est tout à coup naturel. On ne peut plus la retirer, lui donner une autre place. Ce serait tellement le signe de la fin…La brosse à dents arrive avant l’amour, et disparaît avec l’indifférence, ou la haine.

Prune vient du Nord. Elle a les cheveux de la couleur d'un champ de blé. Elle est plus douce que la soie, plus désirable qu’aucune femme, plus belle encore chaque jour. Quand elle dort, je la regarde, je l’admire, je la désire sans cesse, elle, sa peau si blanche qu'elle semble transparente, un rayon d'or autour de son visage.

Nous faisons l'amou, pendant des heures. Nous restons couchés ensuite, l’un contre l’autre, dans les bras l’un de l’autre. Je passe inlassablement ma main sur son dos, sur ses reins, sur ses fesses, sur ses jambes. Je dessine ses courbes avec mon index. Je suis un artiste avec elle. Nous restons allongés, moites, amoureux. Je parle, je lui raconte ces années de faste, et celles de déchéance. Elle garde la tête contre mon épaule, contre mon ventre. Elle ne me regarde pas. Je pense qu’elle ne le peut pas, pour ne pas montrer la tristesse que ces souvenirs lui causent. Au fond, nous sommes les mêmes, si différents d’apparence, si proches en fait. Des enfants maudits de la société, délaissés de l'amour, rejetés du monde. L'alcool est ma bouteille à la mer. Elle, c'est les hommes.

Elle est entrée dans ma vie par hasard, je suis entré chez elle par désir. Je suis resté.


Les jours passaient, Prune. 
Ils passaient, et nous changions; côte à côte et cependant éloignés. 
J'écrivais, me vidant de mes angoisses, te le cachant. De quoi avais-je peur?
Victor.
(...)


Dans ton sillage, je deviens un renégat de mon milieu, un fugitif des ratés, un de ceux qui auraient aimé réussir, mais non pas pu, crachent sur ce qu'ils sont, envient et maudissent ce qu'ils ne seront jamais. 
Je suis un rescapé.

Plus le temps passe, moins je peux me séparer de toi. 
Prune, ma drogue et mon oxygène. Parfois, je me dis que tout est faux. Je suis peut-être encore bourré, je me fais un trip, pas mauvais pour une fois. Quand je me réveillerais, tu ne seras pas là, et moi je serai seul dans mon studio. À nouveau minable. 
Parfois je me dis que je suis ton gadget, ton jouet. Plus vivant qu’une série du câble. Plus câlin qu’un plat de sushis. 
Parfois je ne me pose plus de questions. Je ne comprends pas, je doute. Pourquoi moi, toi qui peux tous les avoir ? Que veux-tu vraiment ? Tu m'as choisi au milieu des paumés, pour me vider de ce qui me restait de vie et t'en ressourcer peu à peu. 
Je délire. Qui irait vampiriser une poubelle ?

Il faut que je le reconnaisse, que je l’admette. Je suis un médiocre au côté du sublime, et je ne fais rien pour sortir de cette médiocrité. Je me contente de te suivre, de t’attendre, de t’écouter. Sans rien t'apporter. Tu m’as tout donné, tu me fais toucher le bonheur, et je le fuis. 
Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve…Je me prends pour Gainsbourg. Sauf que lui, il avait le talent, les femmes, et la gloire. 


Je m’écarte de toi sans m’en rendre compte. Je n’assume pas ce que je suis, et encore moins que tu puisses être bien avec moi. C’est plus confortable et moins exigeant d’être une cloche. Si tu t’éloignes de moi, je serai seul responsable.

Tu se protèges, pour ne pas souffrir, toi qui m’aime et que je délaisse. Toutes ces questions qui trottent sans cesse dans mon cerveau cassé, tout ce temps passé à me morfondre au lieu de t’aimer comme je le devrais. Je te perds là où je me perds. Si je ne réagis pas, je serai bientôt au même stade qu’il y a quelques mois. Sans personne pour me voir pleurer sur mon sort. 

Les questions sont comme des cauchemars. Elles surgissent la nuit, étreignent leur proie, leurs violent leur sommeil. Elles sont une douleur lancinante. Se coucher provoque des angoisses. Vont-elles revenir, fantômes nocturnes, empêcheuses de tourner en rond ? Trouver le sommeil devient un calvaire. 

J'ai mis du temps à comprendre. Je sentais que plus rien n'allait. Si j’étais une femme, ce serait de l’intuition féminine. Bite, c’est féminin. Mon intuition, je l’ai puisée là. 

Il n'y a plus entre nous que la volonté de sexe. Encore un mensonge que je me sers pour me rassurer. Je suis le seul à avoir envie. Tu regardes mon pénis comme si je laissais traîner une saucisse d’apéritif sur tes beaux draps blancs. Tes yeux s’arrêtent un instant dessus quand tu te couches. Des yeux moqueurs et dégoûtés. Tu ne me parles plus, tu est toujours pressée, toujours partie. Je reste planté là. Sans réagir. 
Lamentable. Incapable. Je souffre, je sais que je me détruis. Tu continues de faire de moi une loque. Je te laisse faire, espérant chaque soir pouvoir te prendre à nouveau et t'entendre gémir, te sentir jouir, sentir tes cuisses se refermer autour de moi et oublier que tu me méprises.



Prune…te souviens-tu du jour où je suis sorti? Te souviens-tu de ce que nous avons fait après? Je croyais en toi, en nous, Prune. 
Victor
(…)


Sortir, sortir, sortir…refrain obsédant qui me pousse dehors. 
J’avance, au hasard des rues. Je ne sais pas pendant combien de temps. 
Une fuite, une fugue. Toutes ces heures, toutes ces semaines collé à toi, sans un mot ni un geste. J'étouffe dans cette indifférence. 

Mes pas m'ont conduit au Musée de l'Homme. Un voyage au centre de soi-même. Les bocaux énormes, impressionnants, verdâtres. Ceux contenant les fœtus dans le formol.

J'ai un vertige. Je suis dans ton formol, celui que ton parfum et ta voix me déversent chaque jour. Me laissant crever et voulant tout de même me garder intact. Un jour, je pourrai encore te servir. Quand tu décideras. Quand tu en auras besoin. 
Tu es le maître du jeu. Plus que l’alcool, tu est devenue ma drogue. C’est une addiction. En manque de toi, te détestant, te désirant, je t’attends, chaque soir. Plus je te sens loin, plus j’ai mal, plus je te veux. 


En rentrant, je te jette à la figure tout ce que j’ai sur le cœur. Un vomi de paroles. Je profite de ton silence. Je te demande de me respecter, comme je te respecte. 
Que nous nous aimions, à nouveau.

Tu ne dis que deux mots, deux mots qui me chavirent. 
« Pardonne moi ».

Je te prends dans mes bras, te tiens contre moi. Tu es déjà pardonnée, je t’aime, je veux être heureux. Que nous soyons heureux. Ensemble. 

Tu souris. 
Mon cœur bat calmement. Il me suffit de ce sourire pour me détendre. Tu viens vers moi, me prends la main, m’embrasses dans le cou. Tant de gestes que je pensais à jamais perdus. Ta main frôle ma tempe, descend vers mes épaules, se glisse dans ma chemise. Tes doigts agiles défont les boutons, ta langue s’insinue dans mon oreille. Tu te colles contre moi, me lapes, me lèches. Tes mains descendent encore, le long de mon corps, sur mon ventre, sous ma ceinture. Et pendant qu’elles descendent, je sens monter mon désir, plus violent et plus fort qu’il n’a jamais été. 

Nous faisons l’amour à nouveau. Tu te cambres, tu gémis, tu te donnes, me chevauches, et te retournes soudain. Je suis derrière toi. J’attends que tes gémissements deviennent des suppliques. Je te prends. Et je jouis.

Tu gardes les yeux fermés, reposant près de moi.
« Tu as raison. Un couple ne fonctionne pas sans un minimum d’équilibre. Recommençons notre histoire. Recommençons-la, en mieux. Sans se blesser, sans se trahir. Mais restons jeunes, restons drôles, restons joueurs. Je te propose un jeu. Un tirage au sort, entre nous deux. Le tirage déterminera lequel de nous deux peut fixer les règles, celles qui fondent notre couple. Et lequel devra accepter et respecter ces règles. »

J’écoute à peine ce que tu me dis. Je jouis encore, le sexe replié sur lui-même. Tu parles d’amour, et de jeu. Je veux bien tous les jeux avec toi. Jouons. 

Comme à l'école, nous écrivons notre prénom sur un papier. Bien pliés, nous les posons dans une coupe. Il faut trouver qui fera ce tirage. D’un bond, je me lève, saisis tes doigts, t’entraîne avec moi. 

Excité, oubliant l’enjeu au profit du jeu, je descends dans la rue, cherchant une main innocente. J'avise un enfant, lui demande de tirer un papier. Il doit avoir huit ans, à peine plus. Son regard est angélique. Il plonge sa toute petite main dans la coupe, et en sort le verdict.

Tremblant d’impatience, je lui demande de déplier le papier.
Tu souris.
D'une petite voix hésitante, j'entends prononcer : "Prune....vous allez au marché monsieur?"
Je viens de prendre un coup de massue. La situation est grotesque, ridicule, impossible. Brutalement la vérité s’installe. Une vérité que je ne veux pas croire. 

Un enfant vient de m’imposer de nouvelles règles.
Pas l’enfant devant moi, mais celui encore au fond de moi, celui qui veut encore jouer. Qui n’écoute pas jusqu’au bout ce qu’on lui dit, et se lance dans une partie sans savoir vraiment ce qu’il faut faire. 
Et tu souris.



Prune…j’obéissais à tes règles, et j’en crevais.
Victor
(…)


Prune. 
Tu ne fais plus que ça, sourire. Ce que je trouvais si attirant il y a quelques heures encore est devenu carnassier. Je suis statufié devant toi. 
J’ai accepté tes règles. Trop pressé des heures qui se dessinaient dans mon cerveau. Trop ambitieux. Persuadé de tes sentiments. 

Je suis comme un animal blessé, cherchant son chasseur pour qu’il l’achève. Je lèche les plaies que tu as ouvertes, les voir saigner me prouve ta cruauté et me rappelle mon besoin de toi. 
Je voudrais me prendre la tête, la taper contre le mur, faire taire ces voix qui me harcèlent, que je laisse remonter. Laisse-moi seul, que je comprenne. Ne me laisse pas, j’en crèverai. Les questions se bousculent à nouveau. J’ai mal au crâne, elles rebondissent les unes contre les autres, s’entrechoquent. C’est un tumulte incessant.
Pourquoi m’accrocher à toi? Parce que tu m'a fait redevenir homme, espérer en être un? Parce que j’ai eu un regain d’orgueil, une fierté que je ne connaissais plus depuis longtemps ? Je cherche la vérité, et la fuis. 

Je te sers de marionnette, un guignol que tu animes. Ma queue remplace le fil. Tu me déplaces et me poses où tu veux. Mais Guignol fait rire. Je ne te fais pas rire. Tu ris de moi. Le plus triste est que je le sais.

Malgré tout, une fois de plus, en parfait abruti, je ne vais rien faire. Avec toi je ne suis rien. Sans toi, je ne suis rien. Si certains disent « Mieux vaut être seul que d’être mal accompagné», ce n’est pas la solitude que je vais choisir. Je suis lâche, et je vais rester, pantin désarticulé. 

Les heures, les jours défilent. Lentement. Je suis toujours là. Tu ne t’intéresses pas à moi. Sauf pour te distraire. 

Prune…Prune, Prune, Prune…

Parfois, je deviens escargot, effrayé dès qu’on s’approche de ses cornes. Tellement sûr d'être cocu. Je me cache dans ma coquille. Tu viens frapper pour jouer, comme le font les enfants. Les enfants sont durs et cruels. Ils font mal aux animaux, ils les effraient, juste pour rire. Ils ne se rendent pas compte. Ils sont excusables. Toi, Prune, tu n’es pas une enfant. Tu frappes et sais ce que tu fais. Tu utilises la méchanceté avec enthousiasme et talent. Je sors à nouveau la tête, sans pouvoir réagir, juste pour évaluer la violence des coups qui vont tomber.

Comment arrives-tu à être aussi différente : un ange pour les autres, un monstre pour moi ? La vertu faite femme aux yeux de tes proches. Le purgatoire et l'enfer réunis quand nous ne sommes plus que tous les deux. D'insultes en railleries, tu mènes mes journées vers un abîme de plus en plus profond.
Sans que je réagisse. Sans rébellion. 

Si je souffre, c’est que je suis en vie. Si la souffrance disparait, elle disparaît avec toi. Je ne supporte pas l’idée que tu ne sois plus là. J’ai effroyablement besoin de toi. Comme la victime a besoin de son bourreau pour se rappeler qu'elle vit encore.

Insulte-moi, moque-toi. Mais parle-moi mon Amour, que je te sente encore là, que je me sente encore vivant.
 


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Lundi 14 décembre 2009 1 14 /12 /2009 15:51
Prune par FredJe ne supporte pas d’être dans l’ascenseur. Il grince abominablement, j’ai toujours l’impression que je vais restée bloquée entre deux étages. Je ne supporterai pas. Claustrophobie. Depuis que j’ai sept, huit ans peut-être. Des angoisses que je ne peux pas surmonter. Surmonter, se dépasser. Nécessaire ? Non, plus que nécessaire. Indispensable.

L’ascenseur gémit, crisse, j’ai les dents qui grincent. Et s’arrête, à l’étage. Mon étage. Deux appartements réunis en un seul. Vue sur la Tour Eiffel, des milliers d’étoiles à admirer chaque soir. Je l’ai acheté. J’ai donné les clés à un architecte. Quand je m’y suis installée, tout était fait, fini. Jusqu’aux rideaux. Aux lampes. Aux ampoules. C’est chez moi. Je n’y suis pour rien. J’ai simplement payé. Je ne regarde jamais les étoiles.

J’ouvre la porte. C’est étrange, aucune lumière d’allumée. Le silence est habituel. Victor doit déjà dormir. Il dort beaucoup.

J’appuie sur l’interrupteur. Il n’est pas dans le salon. J’avance, éclairant sur mon passage. La cuisine, la salle de bain sont vides. La chambre aussi. Le bureau aussi. Je ne vois pas son ordinateur. Un portable que je lui ai offert, pour qu’il écrive. Qu’il sorte de sa torpeur. (Je souris. Dans « torpeur », il ya tort, et peur.)

Victor n’est pas là. C’est étonnant.

J’ai mal à la tête, je suis pressée.

Victor n’est pas là. Où est-il ? Il aurait pu m’appeler, me prévenir, me dire ce qu’il comptait faire, où il allait. Je l’aurai peut-être rejoint.

Victor n’est pas là. Où est Victor ?

Je sens encore son parfum. Pourtant, Victor se parfume peu. S’il n’avait cette odeur tenace de cigarettes, il n’aurait pas besoin de parfum. C’est rare chez un homme. Les hommes ne sentent pas bon. Ils sentent l’envie, plus que le désir. Ils le sentent avec leurs yeux et avec leur peau. Ils laissent une odeur âcre, persistante, écœurante. Elle imprègne. Il faut parfois se laver longtemps, rester sous l’eau d’une douche brulante pendant des heures, frotter tout ce qui a été touché, pour atténuer cette odeur. Les hommes sentent le pouvoir et le sexe.

Pas Victor. Victor a une autre odeur, une odeur ambrée, naturellement. Je voudrai que son odeur pénètre tous les pores de ma peau. Je la veux, je veux la respirer sur mon corps, le sentir quand il n’est pas là. Je passe mes paumes sur son cou, son torse, et glisse ensuite les doigts dans mes cheveux, sous ma nuque, sur mes bras, dans le creux de mes coudes. J’absorbe son odeur. Je la fais mienne.

Où est Victor ?

Douche. Dressing. Tailleur noir, jupe droite, fendue sur le côté. Chemisier blanc. Bas. Escarpins, talons hauts. 12 centimètres. Parfum, sous les cheveux, sur mon grain de beauté, sur les poignets. Il faut toujours doser la quantité de parfum que l’on porte. Peu, pour ne pas étouffer. Suffisamment, pour envoûter. Laisser un souvenir, une fois partie.

Laisser un souvenir. Envoûter, et entraîner au bout, au bout du monde, au bout de tout, celui qui est séduit. Séduire Thomas Crown. Faye Dunaway jouant aux échecs. Le bout de la langue humectant des lèvres entrouvertes. L’index découvrant le décolleté. Le regard fixé sur l’adversaire.

Je range mes lunettes au fond d’un tiroir. Je remets mes lentilles. Personne ne m’a jamais vue avec mes lunettes, personne depuis bien longtemps. Victor ne sait pas que j’en porte. Quand je ne supporte plus mes lentilles, je les retire, discrètement. Je sais qu’alors je change de regard. Je sens les rides du lion se creuser. Je dois fixer un peu plus encore mon interlocuteur. Je n’aime pas ne pas bien voir. Je devine les coins de ma bouche qui se tordent, sous l’effet de la concentration. Je dois être monstrueuse. Toujours moins qu’avec mes lunettes. Alors, je garde mes lentilles qui me gênent, ou je grimace.

Où est Victor ?

Je suis prête pour sortir. Victor n’est pas là, et quand il rentrera, je serai à mon tour sortie. Nous allons nous croiser, une fois de plus. Nous ne faisons que nous croiser, même quand nous sommes là tous les deux. Nous ne parlons pas. Jamais.

J’ouvre la porte. Il faut que je la fasse réparer. Les immeubles haussmanniens sont des nids à courant d’air lorsqu’ils sont habités par des pingres. Mes voisins ont des oursins dans les poches. Ne votent pas de travaux. Quoique je fasse, je ne peux pas retenir la porte d’entrée. Elle est trop lourde pour moi. Chaque fois que je sors, elle claque. Comme elle vient de le faire. Elle claque et je sursaute.


…la dame caniche bleue me dit que la petite bête s’appelle un gendarme. Elle est revenue s’asseoir à côté de moi. Je sens que j’ai du chocolat tout autour de la bouche, mais aussi avec la fumée il a fait chaud alors ça a fondu. La dame caniche bleue me dit que ma maman va arriver. Mais c’est pas possible parce que ma maman et mon papa, ils veulent jamais se voir. Sur le trottoir en face, je vois l’Asperge. Elle, je la déteste. Elle continue de se moquer de moi tous les jours, elle a fait toute une bande contre moi, à cause d’elle je n’ai pas de copains à l’école. Et puis elle m’énerve, avec ses longs cheveux, ses jolis jupes, ses beaux pulls, ses grands yeux bleus. Heureusement, en classe elle est nulle. Je suis meilleure qu’elle. Je suis la première de la classe. Même, papa et maman sont très fiers. L’Asperge, elle est là juste en face, elle tient sa maman par la main. Et puis, elle tourne la tête. Elle doit voir la voiture. Et elle me voit. Mais sa maman lui met la main devant les yeux et l’entraîne vite, loin. Même sa mère me déteste. Je regarde encore le gendarme. Il a grimpé sur ma robe. La dame caniche bleue s’est levée. On n’est plus que lui et moi. Un gendarme et une mouche.

 

…Maman a dit que ça va aller. Je suis triste tout le temps, mais je ne veux pas lui montrer parce que je crois qu’elle aussi a de la peine. Je ne sais pas bien pourquoi, elle n’est pas seule, elle. Moi, mon papa est parti. Il est monté au ciel comme un nuage de fumée. C’est le médecin qui l’a expliqué à maman, moi j’ai rien compris à ce qu’a dit le médecin, je sais juste que je verrai plus jamais mon papa. Il est monté au ciel, et il est là-haut dans les étoiles. La dame caniche bleu est restée avec nous. Elle me tenait la main quand le médecin a parlé avec maman. Après elle m’a dit « Tu vois ton papa, il est avec les étoiles ; c’est devenu une étoile aussi. Le soir, tu pourras le voir, et il veillera sur toi. » Elle a pas fait exprès la dame, avec ses frisettes qui se défaisaient parce qu’en plus il avait plu. Mais c’est comme si elle m’avait donné une claque.



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Vendredi 11 décembre 2009 5 11 /12 /2009 15:43
Prune par FredJe regarde à nouveau l’heure. Il ne se passera plus rien aujourd’hui. Les épargnés du CAC respirent. Les autres vont chez le psy pleurer du Prozac. J’éteins mon ordi, me lève ; repousse la chaise. Malgré la chaleur, je mets la veste de mon tailleur. Je cache les traces humides sous mes aisselles.

J’appuie sur le bouton de l’ascenseur qui mène au parking. Comme chaque jour, depuis un soir de décembre, je revois quelques images. J’ai envie de pleurer. Je me retiens. Ça ne m’apporterait rien. Les portes s’ouvrent, je vois ma voiture, rutilante. J’ai dealé avec le gardien. Tous les matins il vient la nettoyer. Pas une poussière, pas une fiente de pigeon qui attaque la carrosserie. Ma voiture, mon dernier bonus. Porsche Carrera GT. Moteur V10. Rouge. Ostentatoire. Puissante. Magique. Introuvable. Presque unique. Il y en a eu 1300 de construites. Il m’en fallait une.

Le bruit du moteur quand elle démarre. La vibration à l’accélération. Le même sentiment, à chaque fois. Secousse dans les reins. Frémissement qui remonte le long de la colonne, boule dans le ventre. Frisson qui secoue les épaules, humeur humide, allant jusqu’à me faire chavirer. Un orgasme. Le plus beau, le plus fort. Le seul valable. Une jouissance sans pareille.

Je mets le CD dans le lecteur, monte le son. Mozart. Don Giovanni. Arrivée du « Commendatore ». Le volume est au maximum.

Les quais sont déserts. J’appuie sur l’accélérateur. Une envie subite de profiter de cette mécanique puissante, parfaite. D’entendre la voix de basse me hurler la colère du commandeur. Sans réfléchir, je tourne à droite, prends l’autoroute. J’accélère encore. Je roule sans but. Je rentrerai plus tard, rien ne presse.

Je fais demi-tour. Le commandeur s’est tu, il n’y a plus que le bruit du moteur. Ce soir j’ai un dîner. Important. Le milieu de la finance est en ébullition. Il se réunit pour tenter de prendre ou sauver des positions. On m’a demandée d’y assister. Je ne peux pas faire autrement, pour ma carrière. Pour gravir peut-être d’ici peu un échelon de plus.

Sortir, encore…J’aimerai passer une soirée tranquille, une soirée chez moi, une soirée à ne rien faire. Rentrer, jeter mon sac, balancer mes chaussures à chaque bout du salon. Me faire couler un bain, y rester longtemps. Dormir peut-être. Enfiler un vieux survêtement, le plus vieux, le plus usé, celui que je garde au fond du placard. M’avachir dans le canapé. Zapper. Couper le téléphone. Me détendre, enfin.

Il fait encore chaud. Un feu rouge, je défais mon chignon, secoue la nuque. Une mèche glisse devant mes yeux, je la ramène en arrière. L’homme, dans la voiture à côté, me regarde. Il me sourit, d’un air entendu. Entendu, pour lui. Rentre chez toi, ta femme t’attend. Tes enfants aussi. Ta grosse familiale, le siège bébé à l’arrière…rentre chez toi. Ne me regarde pas. Ce soir tu auras un fantasme, ta femme devra pleurer qu’elle a encore la migraine. T’iras sous la douche, tu penseras à la blonde. Ou à la Porsche.

Rentrer. Retrouver Victor. Sa barbe de trois jours, ses cernes. Sa voix cassée par la cigarette. Il croit que je ne sais pas qu’il fume. L’odeur est tenace et je la sens du palier. Tous les soirs, en sortant de l’ascenseur. Elle me prend à la gorge. Je lui ai dit que je n’aimais pas ça. Je ne l’empêche pas de fumer. Je voudrai qu’il ne le fasse pas chez moi. Il ne comprend pas. Il passe les journées à la maison. Il écrit. Il allume son ordinateur, écrit. Et efface ce qu’il écrit. Jamais satisfait de son travail. Un jour j’ai voulu lire, au dessus de son épaule, un article qu’il devait rédiger. Une commande. Il m’a repoussée du dos de la main. Il a refusé que je lise quoique ce soit. Il ne s’est pas expliqué. Il ne voulait pas partager. Je n’ai plus jamais essayé. De lire. Même, de demander.

L’odeur de la cigarette. La fumée. Je déteste la fumée.

 …papa met le moteur en marche. La voiture démarre, tremble sur ses quatre roues, émet un son proche du crachat d’un catarrheux. Elle cale. Papa redémarre, doucement. J’entends juste le vvvvrrrrrrrr vvvvrrrrrrr de l’embrayage. Rien ne se passe. Papa sort de la voiture, ouvre le capot. Une épaisse fumée se dégage alors, une fumée noire. Je commence mon goûter. J’ai faim. C’était mauvais à la cantine aujourd’hui. C’est mauvais tous les jours. Je regarde par la vitre de la voiture, en me tordant le cou. Je ne ressemble plus à une mouche, mais à une chouette. Avec la fumée, je dois avoir le visage tout noir, et juste le blanc autour des yeux, sous mes gros verres de myope. Je ne vois plus rien. J’enlève mes lunettes. Me frotte les yeux. Je ne vois toujours pas papa. Je finis mon morceau de pain, la barre de chocolat coincée dedans. Papa ne me donne pas souvent de goûter. Je l’entends tousser, de plus en plus, c’est une toux forte, rauque. Je ne bouge pas et j’attends toujours. La fumée se dissipe, je regarde par le pare- brise. Il y a un monsieur très gros près de la voiture. Je ne le connais pas. Il y a une dame aussi. Elle vient de mon côté, ouvre la portière, rentre sa tête dans la voiture. Elle est vieille. Elle a du aller chez le coiffeur y a pas longtemps, ses cheveux sont tout frisés comme un mouton et tout bleus. Elle me tend la main. « Viens petite, faut pas rester là. »

…papa, il est parti je sais pas où. La dame-caniche bleu, elle m’a demandé d’attendre. Papa n’est pas là, où sinon je ne le vois pas. Alors je me suis assise sur le trottoir. Je regarde une drôle de petite bête qui vient vers moi. Je ne sais pas comment ça s’appelle. C’est rouge avec des points noirs, mais je sais que ce n’est pas une bête à bon Dieu. Parce que le bon Dieu, il existe pas. Sinon, il aurait pas voulu que ça arrive. Mais « ça », j’y pense pas. J’ai du chocolat partout sur les doigts. Alors comme j’ai pas de mouchoir, je m’essuie sur l’envers de ma robe ; ça va pas se voir parce qu’elle est longue, ma robe. C’est mieux, maman dit, elle cache mes gros mollets et puis mes grosses cuisses. Où il est papa ?


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Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Prune - Communauté : Facebookiens grands auteurs
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Jeudi 10 décembre 2009 4 10 /12 /2009 13:43

Prune-par-Fred.jpgJe transpire. Je déteste transpirer. La goutte de sueur qui ruisselle lentement, s’infiltre le long des tempes. Je la sens glisser, dans le col de mon chemisier. Entre mes seins. Si je n’y prends pas garde, il y aura bientôt une petite auréole, juste au dessus du deuxième bouton. Celui qui dissimule un grain de beauté.

Il fait très chaud depuis quelques jours. La climatisation a sauté au bureau. Les vitres sont condamnées, impossible de faire entrer un souffle d’air. C’est épuisant.

Je regarde l’heure. Je ne vais pas rester tard ce soir. La journée a été difficile. La bourse s’effondre de plus en plus. Les marchés vivent une folie suicidaire. Les investisseurs paniquent. Les téléphones sonnent sans interruption. Les petits porteurs suivent les cotations avec angoisse. Ils voient s’envoler leurs rêves de retraite, leur maison de campagne, leur place de camping réservée à l’année.

L’euphorie des dernières années n’est qu’un souvenir. Aujourd’hui, il souffle un vent de panique.

La pression est terriblement excitante. Chaque jour il faut redresser la tête, être juge du bon achat ou d’une bonne vente, au bon moment. Une liste de chiffres, une liste de noms. Je ne connais pas ces gens pour lesquels je travaille. Ils ne me sont rien. Je n’ai pas peur de perdre leur argent. Je n’ai pas à leur rendre de comptes. J’ai peur de perdre. Tout ce que j’ai gagné.

Cette goutte que je sens toujours couler. Les cheveux, à la base du cou, sont collés par la transpiration. Je les ai attachés en chignon.

A trop fixer l’écran de l’ordinateur, les yeux me brulent. Mes lentilles me gênent. Je vais remettre mes lunettes en rentrant. Je n’aime pas les porter. Je n’aime pas me voir avec. J’ai essayé plein de modèles, j’ai passé des heures à choisir celui qui pouvait le mieux me correspondre. Je n’ai pas trouvé. Les lunettes me rappellent mon enfance.

…la cour de l’école. J’ai sept ans. C’est le jour de la rentrée. On a déménagé, et je ne connais personne. Les autres enfants sont en train de jouer, entre eux. Ils ne me regardent pas, ne me voient pas. Je tiens fermement le cartable neuf que maman a acheté pour cette occasion. Je regarde le bout de mes chaussures, bien cirées. Je tiens la main de maman. Je ne veux pas la lâcher. Mais elle me pousse en avant. « Vas-y, courage, ils ne vont pas te manger. » Elle s’en va. Pas un baiser. Je me balance d’un pied sur l’autre, godiche, maladroite. Et puis une fille me voit. Elle est un peu plus grande que les autres. Et très mince. Instantanément, je la surnomme l’Asperge. Elle me fixe pendant quelques secondes, et je vois se dessiner un sourire, qui n’a rien de gentil. Alors, elle s’esclaffe, fait un signe aux autres, impose le silence. Ses cheveux sont longs, très blonds, comme décolorés par le soleil. Elle me montre du doigt. « Regardez, regardez, c’est la nouvelle. Regardez la bien, c’est une mouche. » Les larmes me montent aux yeux. J’enlève mes lunettes pour les essuyer. Et je l’entends rire, et les autres rient avec elle. La cloche sonne. Une femme avec l’air sévère s’approche de moi. « Vous êtes Prune ? Venez avec moi. Une ancienne va s’occuper de vous. » Elle m’oblige à la suivre. Me voilà dans le rang, avec tous les élèves qui me dévisagent et se retiennent de rire. On doit être par deux. Celle à qui je dois donner la main, c’est l’Asperge. J’ai envie de vomir. 




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NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

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