Jeudi 24 décembre 2009 4 24 /12 /2009 10:47

Sans vous déranger…

 

Si vous pouviez juste me contourner…enfin, j’dis ça moi, j’veux pas m’imposer non plus.

Mais bon quand même pourriez faire un effort. Là c’est sur ma maison que vous marchez. C’est pas très sympa de vot’part.

Hep, pardon ma p’tite dame, la couverture elle est à moi, c’est pas la peine de partir avec , là, avec vot’talon qu’est tout accroché dedans.

 Les gens respectent rien, c’est pas possible…

Qu’est ce que j’ai fait de mon bol ? Pareil que j’lai plus, j’aurai pas une pièce, sont bien trop pressés de rentrer au chaud ces braves gens. Hier, y’en a une avec sa poussette, elle a tout renversé. Comment elle croit que j’fais moi ? Je le vole pas cet argent ; mais vais tout de même pas m’étaler dans le caniveau pour ramasser ce que d’autres m’ont donné.

Oh ça va , j’demande pas vot’pitié, z’y êtes pour rien si je suis là. C’est pas vot’faute, vous vous avez rien fait. Bon, moi, aussi, c’est quand j’ai perdu mon boulot, ça a commencé et après ça c’est pas arrangé, mais y’a plus malheureux.  Et puis y’a pas de honte à dormir dans la rue.

 

Y’a pas de honte mais y’a de la peine ; parce que des fois, y’en a un qui s’en va, alors dans la bande, ça fait un vide. Le soir, on se retrouve, en plus on se tient chaud, et puis on arrive toujours à avoir des bouteilles, alors on s’fait not’fête à nous. Mais là avec le froid, y’en a qui tiennent pas. Comme Jojo l’aut’jour, on l’a retrouvé gelé le Jojo. C’était moche à voir, paraît. Moi j’étais pas là, j’avais été embarqué par le camion de la Croix Rouge, parce que j’aurai la gale, ou un truc comme ça, enfin bref une maladie de la peau, c’est moche et tout mais bon, aussi, sur les trottoirs, y’a les chiens qui pissent, alors on chope des trucs.

Ah flûte attendez, j’peux plus parler, j’ai ma dent qu’est tombée, faut que j’la retrouve. Quand même on a sa distinction, vais pas rester la bouche vide, c’est moche.

 Eh oh, toi là, tu marches pas sur mon carton, tu sais pas que ça tient chaud ? Aucun respect de rien je dis.

 

Bon, j’en étais où ? Ah oui. Ah merci madame, c’est gentil ça, une tite pièce, et puis un sourire, ça fait du bien vous savez. Donc, oui, c’est pas vot’faute si je suis là. Moi, j’avais un boulot, j’veux dire, un peu comme plein d’gens, vous voyez, là vous qui courez pour finir vos courses et vos paquets. Aïe, merde, j’viens de m’prendre un sac dans la gueule, ça a fait tomber ma dent, j’ai failli l’avaler. L’Jojo, il s’rait bien marré s’il avait su, mais il est mort gelé le Jojo. Oui, alors j’avais un boulot, et puis une femme et des enfants. Quoi, oui, j’ai eu ça. Et une maison. Et des Noël, comme vous. Mais là boîte, elle a fermé. Plus d’travail. J’ai cherché faut pas croire. Suis pas resté à rien faire. Enfin, pas tout de suite, mais après toute façon je trouvais pas. J’avais pas les diplômes, paraît. Alors suis resté chez moi. Ma femme elle me disait mais bouge bouge bordel fais quelque chose. J’en faisais des choses. Ouvrir les bouteilles, regarder la télé, tout ça, ça prend du temps. Ben un jour, c’est ma femme qu’a bougé. Elle est pas revenue. Elle est partie avec les gosses. Au début, j’ai des potes qui sont v’nus. Mais après, ils voulaient plus, quand moi j’me lavais plus. Maintenant ça va, avec les gens qui viennent nous aider, nous ceux de la cloche, on a droit à une douche par semaine, quand on a les repas chauds aussi on y a droit. Sauf que vous connaissez pas ces endroits, c’est vraiment la misère humaine, avec les copains de la rue, on est mieux sur not’trottoir.

Y’a pas longtemps j’avais encore un chien. Mais l’a été piqué, pauv’bête. Ils ont dit qu’ils avaient trop de puces. Moi, ça me gênait pas. Mais ils ont dit que c’est pour l’hygiène.

 

Eh vous faites attention suis là quand même, z’avez embarqué mon bonnet avec vot’branche de houx. C’est un monde ça. Un bonnet ça se trouve pas à tous les coins de rue.

 Ouais, c’est bien c’que j’dis tout l’temps aux potes, aucun respect. Normal, les gens comme nous, on les voit pas. C’est juste un tas de couvertures au coin d’une rue. Vous nous voyez quand vous nous sentez ; quand on va sur une bouche de métro, parce que là au moins on a chaud. C’est bien, les bouches de métro, mais vous vous aimez pas, rapport à l’odeur. Vous croyez p’têtre que vous sentez bon, avec vos parfums bien chers ? Chacun son point de vue.

 

Bon, allez, j’vous laisse ; faut qu’j’y aille. Suis attendu, j’ai des obligations comme on dit. Y’a réveillon au bar-tabac, à cinq ou six rues. Réveillon pour les gens comme moi. Ceux qu’on voit pas.

Alors sans vous déranger, désolé mais faut qu’j’vous laisse. J’aurai bien aidé, vous êtes bien chargés, mais vraiment j’peux pas.

 

J’ai failli oublier, ça s’rait con aujourd’hui. Joyeux Noël m’ssieurs dames. Et bonnes fêtes.

Sans vous déranger Eric petit Photo Eric Petit

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Coups de gueule - Communauté : Les nouvelles au fil des jours
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NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

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