Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
Je regarde à nouveau l’heure. Il ne se passera plus rien aujourd’hui. Les épargnés du CAC respirent. Les autres vont chez le psy pleurer du Prozac. J’éteins mon ordi, me
lève ; repousse la chaise. Malgré la chaleur, je mets la veste de mon tailleur. Je cache les traces humides sous mes aisselles.
J’appuie sur le bouton de l’ascenseur qui mène au parking. Comme chaque jour, depuis un soir de décembre, je revois quelques images. J’ai envie de pleurer. Je me retiens. Ça ne m’apporterait rien. Les portes s’ouvrent, je vois ma voiture, rutilante. J’ai dealé avec le gardien. Tous les matins il vient la nettoyer. Pas une poussière, pas une fiente de pigeon qui attaque la carrosserie. Ma voiture, mon dernier bonus. Porsche Carrera GT. Moteur V10. Rouge. Ostentatoire. Puissante. Magique. Introuvable. Presque unique. Il y en a eu 1300 de construites. Il m’en fallait une.
Le bruit du moteur quand elle démarre. La vibration à l’accélération. Le même sentiment, à chaque fois. Secousse dans les reins. Frémissement qui remonte le long de la colonne, boule dans le ventre. Frisson qui secoue les épaules, humeur humide, allant jusqu’à me faire chavirer. Un orgasme. Le plus beau, le plus fort. Le seul valable. Une jouissance sans pareille.
Je mets le CD dans le lecteur, monte le son. Mozart. Don Giovanni. Arrivée du « Commendatore ». Le volume est au maximum.
Les quais sont déserts. J’appuie sur l’accélérateur. Une envie subite de profiter de cette mécanique puissante, parfaite. D’entendre la voix de basse me hurler la colère du commandeur. Sans réfléchir, je tourne à droite, prends l’autoroute. J’accélère encore. Je roule sans but. Je rentrerai plus tard, rien ne presse.
Je fais demi-tour. Le commandeur s’est tu, il n’y a plus que le bruit du moteur. Ce soir j’ai un dîner. Important. Le milieu de la finance est en ébullition. Il se réunit pour tenter de prendre ou sauver des positions. On m’a demandée d’y assister. Je ne peux pas faire autrement, pour ma carrière. Pour gravir peut-être d’ici peu un échelon de plus.
Sortir, encore…J’aimerai passer une soirée tranquille, une soirée chez moi, une soirée à ne rien faire. Rentrer, jeter mon sac, balancer mes chaussures à chaque bout du salon. Me faire couler un bain, y rester longtemps. Dormir peut-être. Enfiler un vieux survêtement, le plus vieux, le plus usé, celui que je garde au fond du placard. M’avachir dans le canapé. Zapper. Couper le téléphone. Me détendre, enfin.
Il fait encore chaud. Un feu rouge, je défais mon chignon, secoue la nuque. Une mèche glisse devant mes yeux, je la ramène en arrière. L’homme, dans la voiture à côté, me regarde. Il me sourit, d’un air entendu. Entendu, pour lui. Rentre chez toi, ta femme t’attend. Tes enfants aussi. Ta grosse familiale, le siège bébé à l’arrière…rentre chez toi. Ne me regarde pas. Ce soir tu auras un fantasme, ta femme devra pleurer qu’elle a encore la migraine. T’iras sous la douche, tu penseras à la blonde. Ou à la Porsche.
Rentrer. Retrouver Victor. Sa barbe de trois jours, ses cernes. Sa voix cassée par la cigarette. Il croit que je ne sais pas qu’il fume. L’odeur est tenace et je la sens du palier. Tous les soirs, en sortant de l’ascenseur. Elle me prend à la gorge. Je lui ai dit que je n’aimais pas ça. Je ne l’empêche pas de fumer. Je voudrai qu’il ne le fasse pas chez moi. Il ne comprend pas. Il passe les journées à la maison. Il écrit. Il allume son ordinateur, écrit. Et efface ce qu’il écrit. Jamais satisfait de son travail. Un jour j’ai voulu lire, au dessus de son épaule, un article qu’il devait rédiger. Une commande. Il m’a repoussée du dos de la main. Il a refusé que je lise quoique ce soit. Il ne s’est pas expliqué. Il ne voulait pas partager. Je n’ai plus jamais essayé. De lire. Même, de demander.
L’odeur de la cigarette. La fumée. Je déteste la fumée.
…papa met le moteur en marche. La voiture démarre, tremble sur ses quatre roues, émet un son proche du crachat d’un catarrheux. Elle cale. Papa redémarre, doucement. J’entends juste le vvvvrrrrrrrr vvvvrrrrrrr de l’embrayage. Rien ne se passe. Papa sort de la voiture, ouvre le capot. Une épaisse fumée se dégage alors, une fumée noire. Je commence mon goûter. J’ai faim. C’était mauvais à la cantine aujourd’hui. C’est mauvais tous les jours. Je regarde par la vitre de la voiture, en me tordant le cou. Je ne ressemble plus à une mouche, mais à une chouette. Avec la fumée, je dois avoir le visage tout noir, et juste le blanc autour des yeux, sous mes gros verres de myope. Je ne vois plus rien. J’enlève mes lunettes. Me frotte les yeux. Je ne vois toujours pas papa. Je finis mon morceau de pain, la barre de chocolat coincée dedans. Papa ne me donne pas souvent de goûter. Je l’entends tousser, de plus en plus, c’est une toux forte, rauque. Je ne bouge pas et j’attends toujours. La fumée se dissipe, je regarde par le pare- brise. Il y a un monsieur très gros près de la voiture. Je ne le connais pas. Il y a une dame aussi. Elle vient de mon côté, ouvre la portière, rentre sa tête dans la voiture. Elle est vieille. Elle a du aller chez le coiffeur y a pas longtemps, ses cheveux sont tout frisés comme un mouton et tout bleus. Elle me tend la main. « Viens petite, faut pas rester là. »
…papa, il est parti je sais pas où. La dame-caniche bleu,
elle m’a demandé d’attendre. Papa n’est pas là, où sinon je ne le vois pas. Alors je me suis assise sur le trottoir. Je regarde une drôle de petite bête qui vient vers moi. Je ne sais pas comment
ça s’appelle. C’est rouge avec des points noirs, mais je sais que ce n’est pas une bête à bon Dieu. Parce que le bon Dieu, il existe pas. Sinon, il aurait pas voulu que ça arrive. Mais
« ça », j’y pense pas. J’ai du chocolat partout sur les doigts. Alors comme j’ai pas de mouchoir, je m’essuie sur l’envers de ma robe ; ça va pas se voir parce qu’elle est longue,
ma robe. C’est mieux, maman dit, elle cache mes gros mollets et puis mes grosses cuisses. Où il est papa ?
Photo
FV

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