Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
Quand il y avait Victor dans la vie de
Prune.
Quand Victor l'aimait.
Quand il écrivait.
Que disait-il?
Prune...te souviens-tu de notre
rencontre?
Laisse-moi la raconter, encore.
Souviens-toi...après, après ça, je crois qu'on s'est aimé.
Victor
...Mes pupilles sont totalement dilatées. Je ne crois ni mes yeux, ni mes muscles endoloris. L'alcool joue son deuxième effet, le mauvais, celui qui rend aigre et vaseux. Abruti, je ne mesure pas
réellement ce que je vois.
Elle passe devant moi sans un regard, sans un geste. Comment pourrait-elle me voir? Vautré au fond de la banquette, engourdi par la musique, je suis au milieu de ce que je viens chercher dans
cette boîte ringarde. Des femmes toutes plus vulgaires les unes que les autres, trop maquillées, trop désireuses de sexe. Trop offertes au premier venu.
Je noie ma solitude et mon désespoir dans un mauvais whisky.
La voilà, qui passe encore, plus jolie qu'un rêve. Un fantasme peut être? Ou simplement le délire d’un alcoolo de bas étage ?
Pour un type comme moi, quelque chose d'incroyable. Arrêter de rêver, arrêter d’espérer. Ce soir, comme tous les soirs, je suis invisible.
Je n’ai aucune raison, aucune envie de lui parler, moi, trempé de sueur alcoolisée, décoiffé, aviné, sale de tristesse et de rancœur. Aucune envie d’aller la voir, d’aller vers qui que ce soit,
serait-ce un ange. Pour me prendre une casserole de plus. Non. Mon verre est mon meilleur ami, ce soir rien ne nous séparera.
Mal de crâne incroyable, trop bu, la bouche pâteuse, la gorge sèche, je suis seul dans les draps froissés d'un hôtel miteux. Je vois le reflet de l’enseigne lumineuse sur le mur : Bijou. Il
manque le vieux ventilateur grinçant au plafond pour parfaire le décor d’un mauvais polar.
Je l'ai ramenée, la blonde; elle est venue; elle voulait juste une nuit, un coup, rien, oublier celui qui la faisait souffrir.
Je l'avais prise sans jouir, m’étais vidé au-dessus d'elle, la méprisant de se tourner vers moi, elle si belle, moi si minable.
Je suis devant la glace. J’ai la nausée. Une nausée de dégoût, celui de moi-même, plus tenace que l’alcool.
Je ne peux plus me voir, même en peinture. Je ne mérite rien. Ni amour, ni bonheur.
L'écœurement est de plus en plus présent. Je m'étale sur le lit, j'écrase ma tête dans l'oreiller, pour ne plus voir cette chambre sordide tanguer autour de moi. Un bateau ivre, un capitaine usé,
une odeur rance de sexe et d'alcool. Tout ce qui reste de cette nuit.
Ma main se pose sur la couverture mitée et poussiéreuse. Et se referme sur un papier.
"Je m'appelle Prune; je sais, c'est étrange pour une blonde".
Et un numéro de téléphone.
Je ne comprends pas ce que je lis, incapable de donner un sens aux mots.
L'amertume des bières englouties, de cette nuit sordide, de ma vie ratée, me brouillent l’esprit, rendent confuse chaque lettre.
Je m'appelle Prune...lentement, comme lorsqu’on se réveille d’une cuite, la nuit dernière me revient. Son sourire, sa peau, son parfum, ses baisers, ses cuisses autour de mes hanches, ses seins
lourds de désir.
Je me retourne.
Il fait déjà jour, un jour brumeux, glacial, triste. La lune est encore plantée au milieu du ciel du Nord, elle me regarde et semble me narguer.
Je m'appelle Prune…
La nuit et ses relents de crasse pesaient comme des enclumes. Prune les a fait disparaître, simplement...
Prune...Nous nous sommes rencontrés. Tu m'as
invité, je suis resté. Rappelle toi de ce que je disais, rappelle toi de nos premiers jours...On a su être heureux.
C'était il y a...longtemps maintenant.
Victor
[...]
Il y a aujourd’hui. Et puis demain. Et le lendemain de demain. Et les suivants.
Sans que je m’en rende compte, peu à peu je m’installe. Ca va vite, de s’installer. Tout commence avec la brosse à dents, lorsqu’elle trouve sa place naturellement sur le lavabo. Un jour elle
n’est pas là, et l’on s’en moque. Le lendemain, elle y est, et c’est tout à coup naturel. On ne peut plus la retirer, lui donner une autre place. Ce serait tellement le signe de la fin…La brosse
à dents arrive avant l’amour, et disparaît avec l’indifférence, ou la haine.
Prune vient du Nord. Elle a les cheveux de la couleur d'un champ de blé. Elle est plus douce que la soie, plus désirable qu’aucune femme, plus belle encore chaque jour. Quand elle dort, je la
regarde, je l’admire, je la désire sans cesse, elle, sa peau si blanche qu'elle semble transparente, un rayon d'or autour de son visage.
Nous faisons l'amou, pendant des heures. Nous restons couchés ensuite, l’un contre l’autre, dans les bras l’un de l’autre. Je passe inlassablement ma main sur son dos, sur ses reins, sur ses
fesses, sur ses jambes. Je dessine ses courbes avec mon index. Je suis un artiste avec elle. Nous restons allongés, moites, amoureux. Je parle, je lui raconte ces années de faste, et celles de
déchéance. Elle garde la tête contre mon épaule, contre mon ventre. Elle ne me regarde pas. Je pense qu’elle ne le peut pas, pour ne pas montrer la tristesse que ces souvenirs lui causent. Au
fond, nous sommes les mêmes, si différents d’apparence, si proches en fait. Des enfants maudits de la société, délaissés de l'amour, rejetés du monde. L'alcool est ma bouteille à la mer. Elle,
c'est les hommes.
Elle est entrée dans ma vie par hasard, je suis entré chez elle par désir. Je suis resté.
Les jours passaient, Prune.
Ils passaient, et nous changions; côte à côte et cependant éloignés.
J'écrivais, me vidant de mes angoisses, te le cachant. De quoi avais-je peur?
Victor.
(...)
Dans ton sillage, je deviens un renégat de mon milieu, un fugitif des ratés, un de ceux qui auraient aimé réussir, mais non pas pu, crachent sur ce qu'ils sont, envient et maudissent ce qu'ils ne
seront jamais.
Je suis un rescapé.
Plus le temps passe, moins je peux me séparer de toi.
Prune, ma drogue et mon oxygène. Parfois, je me dis que tout est faux. Je suis peut-être encore bourré, je me fais un trip, pas mauvais pour une fois. Quand je me réveillerais, tu ne seras pas
là, et moi je serai seul dans mon studio. À nouveau minable.
Parfois je me dis que je suis ton gadget, ton jouet. Plus vivant qu’une série du câble. Plus câlin qu’un plat de sushis.
Parfois je ne me pose plus de questions. Je ne comprends pas, je doute. Pourquoi moi, toi qui peux tous les avoir ? Que veux-tu vraiment ? Tu m'as choisi au milieu des paumés, pour me vider de ce
qui me restait de vie et t'en ressourcer peu à peu.
Je délire. Qui irait vampiriser une poubelle ?
Il faut que je le reconnaisse, que je l’admette. Je suis un médiocre au côté du sublime, et je ne fais rien pour sortir de cette médiocrité. Je me contente de te suivre, de t’attendre, de
t’écouter. Sans rien t'apporter. Tu m’as tout donné, tu me fais toucher le bonheur, et je le fuis.
Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve…Je me prends pour Gainsbourg. Sauf que lui, il avait le talent, les femmes, et la gloire.
Je m’écarte de toi sans m’en rendre compte. Je n’assume pas ce que je suis, et encore moins que tu puisses être bien avec moi. C’est plus confortable et moins exigeant d’être une cloche. Si tu
t’éloignes de moi, je serai seul responsable.
Tu se protèges, pour ne pas souffrir, toi qui m’aime et que je délaisse. Toutes ces questions qui trottent sans cesse dans mon cerveau cassé, tout ce temps passé à me morfondre au lieu de t’aimer
comme je le devrais. Je te perds là où je me perds. Si je ne réagis pas, je serai bientôt au même stade qu’il y a quelques mois. Sans personne pour me voir pleurer sur mon sort.
Les questions sont comme des cauchemars. Elles surgissent la nuit, étreignent leur proie, leurs violent leur sommeil. Elles sont une douleur lancinante. Se coucher provoque des angoisses.
Vont-elles revenir, fantômes nocturnes, empêcheuses de tourner en rond ? Trouver le sommeil devient un calvaire.
J'ai mis du temps à comprendre. Je sentais que plus rien n'allait. Si j’étais une femme, ce serait de l’intuition féminine. Bite, c’est féminin. Mon intuition, je l’ai puisée là.
Il n'y a plus entre nous que la volonté de sexe. Encore un mensonge que je me sers pour me rassurer. Je suis le seul à avoir envie. Tu regardes mon pénis comme si je laissais traîner une saucisse
d’apéritif sur tes beaux draps blancs. Tes yeux s’arrêtent un instant dessus quand tu te couches. Des yeux moqueurs et dégoûtés. Tu ne me parles plus, tu est toujours pressée, toujours partie. Je
reste planté là. Sans réagir.
Lamentable. Incapable. Je souffre, je sais que je me détruis. Tu continues de faire de moi une loque. Je te laisse faire, espérant chaque soir pouvoir te prendre à nouveau et t'entendre gémir, te
sentir jouir, sentir tes cuisses se refermer autour de moi et oublier que tu me méprises.
Prune…te souviens-tu du jour où je suis sorti? Te
souviens-tu de ce que nous avons fait après? Je croyais en toi, en nous, Prune.
Victor
(…)
Sortir, sortir, sortir…refrain obsédant qui me pousse dehors.
J’avance, au hasard des rues. Je ne sais pas pendant combien de temps.
Une fuite, une fugue. Toutes ces heures, toutes ces semaines collé à toi, sans un mot ni un geste. J'étouffe dans cette indifférence.
Mes pas m'ont conduit au Musée de l'Homme. Un voyage au centre de soi-même. Les bocaux énormes, impressionnants, verdâtres. Ceux contenant les fœtus dans le formol.
J'ai un vertige. Je suis dans ton formol, celui que ton parfum et ta voix me déversent chaque jour. Me laissant crever et voulant tout de même me garder intact. Un jour, je pourrai encore te
servir. Quand tu décideras. Quand tu en auras besoin.
Tu es le maître du jeu. Plus que l’alcool, tu est devenue ma drogue. C’est une addiction. En manque de toi, te détestant, te désirant, je t’attends, chaque soir. Plus je te sens loin, plus j’ai
mal, plus je te veux.
En rentrant, je te jette à la figure tout ce que j’ai sur le cœur. Un vomi de paroles. Je profite de ton silence. Je te demande de me respecter, comme je te respecte.
Que nous nous aimions, à nouveau.
Tu ne dis que deux mots, deux mots qui me chavirent.
« Pardonne moi ».
Je te prends dans mes bras, te tiens contre moi. Tu es déjà pardonnée, je t’aime, je veux être heureux. Que nous soyons heureux. Ensemble.
Tu souris.
Mon cœur bat calmement. Il me suffit de ce sourire pour me détendre. Tu viens vers moi, me prends la main, m’embrasses dans le cou. Tant de gestes que je pensais à jamais perdus. Ta main frôle ma
tempe, descend vers mes épaules, se glisse dans ma chemise. Tes doigts agiles défont les boutons, ta langue s’insinue dans mon oreille. Tu te colles contre moi, me lapes, me lèches. Tes mains
descendent encore, le long de mon corps, sur mon ventre, sous ma ceinture. Et pendant qu’elles descendent, je sens monter mon désir, plus violent et plus fort qu’il n’a jamais été.
Nous faisons l’amour à nouveau. Tu te cambres, tu gémis, tu te donnes, me chevauches, et te retournes soudain. Je suis derrière toi. J’attends que tes gémissements deviennent des suppliques. Je
te prends. Et je jouis.
Tu gardes les yeux fermés, reposant près de moi.
« Tu as raison. Un couple ne fonctionne pas sans un minimum d’équilibre. Recommençons notre histoire. Recommençons-la, en mieux. Sans se blesser, sans se trahir. Mais restons jeunes, restons
drôles, restons joueurs. Je te propose un jeu. Un tirage au sort, entre nous deux. Le tirage déterminera lequel de nous deux peut fixer les règles, celles qui fondent notre couple. Et lequel
devra accepter et respecter ces règles. »
J’écoute à peine ce que tu me dis. Je jouis encore, le sexe replié sur lui-même. Tu parles d’amour, et de jeu. Je veux bien tous les jeux avec toi. Jouons.
Comme à l'école, nous écrivons notre prénom sur un papier. Bien pliés, nous les posons dans une coupe. Il faut trouver qui fera ce tirage. D’un bond, je me lève, saisis tes doigts, t’entraîne
avec moi.
Excité, oubliant l’enjeu au profit du jeu, je descends dans la rue, cherchant une main innocente. J'avise un enfant, lui demande de tirer un papier. Il doit avoir huit ans, à peine plus. Son
regard est angélique. Il plonge sa toute petite main dans la coupe, et en sort le verdict.
Tremblant d’impatience, je lui demande de déplier le papier.
Tu souris.
D'une petite voix hésitante, j'entends prononcer : "Prune....vous allez au marché monsieur?"
Je viens de prendre un coup de massue. La situation est grotesque, ridicule, impossible. Brutalement la vérité s’installe. Une vérité que je ne veux pas croire.
Un enfant vient de m’imposer de nouvelles règles.
Pas l’enfant devant moi, mais celui encore au fond de moi, celui qui veut encore jouer. Qui n’écoute pas jusqu’au bout ce qu’on lui dit, et se lance dans une partie sans savoir vraiment ce qu’il
faut faire.
Et tu souris.
Prune…j’obéissais à tes règles, et j’en crevais.
Victor
(…)
Prune.
Tu ne fais plus que ça, sourire. Ce que je trouvais si attirant il y a quelques heures encore est devenu carnassier. Je suis statufié devant toi.
J’ai accepté tes règles. Trop pressé des heures qui se dessinaient dans mon cerveau. Trop ambitieux. Persuadé de tes sentiments.
Je suis comme un animal blessé, cherchant son chasseur pour qu’il l’achève. Je lèche les plaies que tu as ouvertes, les voir saigner me prouve ta cruauté et me rappelle mon besoin de
toi.
Je voudrais me prendre la tête, la taper contre le mur, faire taire ces voix qui me harcèlent, que je laisse remonter. Laisse-moi seul, que je comprenne. Ne me laisse pas, j’en crèverai. Les
questions se bousculent à nouveau. J’ai mal au crâne, elles rebondissent les unes contre les autres, s’entrechoquent. C’est un tumulte incessant.
Pourquoi m’accrocher à toi? Parce que tu m'a fait redevenir homme, espérer en être un? Parce que j’ai eu un regain d’orgueil, une fierté que je ne connaissais plus depuis longtemps ? Je cherche
la vérité, et la fuis.
Je te sers de marionnette, un guignol que tu animes. Ma queue remplace le fil. Tu me déplaces et me poses où tu veux. Mais Guignol fait rire. Je ne te fais pas rire. Tu ris de moi. Le plus triste
est que je le sais.
Malgré tout, une fois de plus, en parfait abruti, je ne vais rien faire. Avec toi je ne suis rien. Sans toi, je ne suis rien. Si certains disent « Mieux vaut être seul que d’être mal accompagné»,
ce n’est pas la solitude que je vais choisir. Je suis lâche, et je vais rester, pantin désarticulé.
Les heures, les jours défilent. Lentement. Je suis toujours là. Tu ne t’intéresses pas à moi. Sauf pour te distraire.
Prune…Prune, Prune, Prune…
Parfois, je deviens escargot, effrayé dès qu’on s’approche de ses cornes. Tellement sûr d'être cocu. Je me cache dans ma coquille. Tu viens frapper pour jouer, comme le font les enfants. Les
enfants sont durs et cruels. Ils font mal aux animaux, ils les effraient, juste pour rire. Ils ne se rendent pas compte. Ils sont excusables. Toi, Prune, tu n’es pas une enfant. Tu frappes et
sais ce que tu fais. Tu utilises la méchanceté avec enthousiasme et talent. Je sors à nouveau la tête, sans pouvoir réagir, juste pour évaluer la violence des coups qui vont tomber.
Comment arrives-tu à être aussi différente : un ange pour les autres, un monstre pour moi ? La vertu faite femme aux yeux de tes proches. Le purgatoire et l'enfer réunis quand nous ne sommes plus
que tous les deux. D'insultes en railleries, tu mènes mes journées vers un abîme de plus en plus profond.
Sans que je réagisse. Sans rébellion.
Si je souffre, c’est que je suis en vie. Si la souffrance disparait, elle disparaît avec toi. Je ne supporte pas l’idée que tu ne sois plus là. J’ai effroyablement besoin de toi. Comme la victime
a besoin de son bourreau pour se rappeler qu'elle vit encore.
Insulte-moi, moque-toi. Mais parle-moi mon Amour, que je te sente encore là, que je me sente encore vivant.
Photo FV

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