Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
Je transpire. Je déteste transpirer. La goutte de sueur qui ruisselle lentement, s’infiltre le long des tempes. Je la sens glisser, dans le
col de mon chemisier. Entre mes seins. Si je n’y prends pas garde, il y aura bientôt une petite auréole, juste au dessus du deuxième bouton. Celui qui dissimule un grain de
beauté.
Il fait très chaud depuis quelques jours. La climatisation a sauté au bureau. Les vitres sont condamnées, impossible de faire entrer un souffle d’air. C’est épuisant.
Je regarde l’heure. Je ne vais pas rester tard ce soir. La journée a été difficile. La bourse s’effondre de plus en plus. Les marchés vivent une folie suicidaire. Les investisseurs paniquent. Les téléphones sonnent sans interruption. Les petits porteurs suivent les cotations avec angoisse. Ils voient s’envoler leurs rêves de retraite, leur maison de campagne, leur place de camping réservée à l’année.
L’euphorie des dernières années n’est qu’un souvenir. Aujourd’hui, il souffle un vent de panique.
La pression est terriblement excitante. Chaque jour il faut redresser la tête, être juge du bon achat ou d’une bonne vente, au bon moment. Une liste de chiffres, une liste de noms. Je ne connais pas ces gens pour lesquels je travaille. Ils ne me sont rien. Je n’ai pas peur de perdre leur argent. Je n’ai pas à leur rendre de comptes. J’ai peur de perdre. Tout ce que j’ai gagné.
Cette goutte que je sens toujours couler. Les cheveux, à la base du cou, sont collés par la transpiration. Je les ai attachés en chignon.
A trop fixer l’écran de l’ordinateur, les yeux me brulent. Mes lentilles me gênent. Je vais remettre mes lunettes en rentrant. Je n’aime pas les porter. Je n’aime pas me voir avec. J’ai essayé plein de modèles, j’ai passé des heures à choisir celui qui pouvait le mieux me correspondre. Je n’ai pas trouvé. Les lunettes me rappellent mon enfance.
…la cour de l’école. J’ai sept ans. C’est le jour de la rentrée. On a déménagé, et je ne connais personne. Les
autres enfants sont en train de jouer, entre eux. Ils ne me regardent pas, ne me voient pas. Je tiens fermement le cartable neuf que maman a acheté pour cette occasion. Je regarde le bout de mes
chaussures, bien cirées. Je tiens la main de maman. Je ne veux pas la lâcher. Mais elle me pousse en avant. « Vas-y, courage, ils ne vont pas te manger. » Elle s’en va. Pas un baiser.
Je me balance d’un pied sur l’autre, godiche, maladroite. Et puis une fille me voit. Elle est un peu plus grande que les autres. Et très mince. Instantanément, je la surnomme l’Asperge. Elle me
fixe pendant quelques secondes, et je vois se dessiner un sourire, qui n’a rien de gentil. Alors, elle s’esclaffe, fait un signe aux autres, impose le silence. Ses cheveux sont longs, très
blonds, comme décolorés par le soleil. Elle me montre du doigt. « Regardez, regardez, c’est la nouvelle. Regardez la bien, c’est une mouche. » Les larmes me montent aux yeux. J’enlève
mes lunettes pour les essuyer. Et je l’entends rire, et les autres rient avec elle. La cloche sonne. Une femme avec l’air sévère s’approche de moi. « Vous êtes Prune ? Venez avec moi.
Une ancienne va s’occuper de vous. » Elle m’oblige à la suivre. Me voilà dans le rang, avec tous les élèves qui me dévisagent et se retiennent de rire. On doit être par deux. Celle à qui je
dois donner la main, c’est l’Asperge. J’ai envie de vomir.
Photo FV

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