Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
C’est un matin plus froid qu’un autre que madame du Rouard m’a, pour la première fois de sa vie, surprise.
N’eut été la faim qui me tenaillait ce jour-là, et l’éducation emprunte de principes que j’avais reçue, j’aurai sans doute lâché ma tartine et ma tasse de café en même temps.
Monsieur du Rouard venait de quitter la cuisine. Nous y prenions notre petit déjeuner, seul repas d’ailleurs pris dans cette pièce. Je me retrouvais seule avec « ma mère ». Mal levée, mal réveillée, manquant de sommeil et de paroles, je me contentais de répondre par onomatopées et grognements suggérant une approbation aux diverses questions qu’elle me posait.
- Tu as rencontré un garçon ?
La question arrivait non entre la poire et le fromage, mais entre des constatations météorologiques et des prévisions de dîners.
- Tu peux me répondre tu sais. Je comprends. Tu es à l’âge où l’amour sait se faire connaître, se présente, blesse et transporte.
Madame du Rouard se lançait dans le lyrisme lucide. Incroyable. Elle si distante, si incroyablement froide en apparence aux sentiments, semblait fondre sous un soleil d’hiver et se révéler femme.
Pouvais-je pour autant lui parler ? Pouvais-je m’épancher, lui donner cette confiance, cette réponse qu’elle quémandait soudain ? Jamais nous n’avions évoqué le sujet. Mes premiers émois amoureux avaient été confiés à un journal intime, abandonné aux profit d’oreilles amies. Mes premières questions avaient trouvé des réponses dans les livres, ou sur internet. Mon premier amour, vite aimé et aussi vite oublié, n’avait jamais franchi la porte de l’appartement, ni en pensée ni en personne.
Parler de lui ? De mon Perdican ? De cet être, cet homme, qui me menait en terres inconnues ?
Si différent de ce que j’étais jusque là, me transformant invisiblement, faisant siens mon âme et mon cœur sans le savoir (tout du moins, j’espérais qu’il n’en sache rien, qu’il ne se doute de rien).
Faire entrer dans cette cuisine si conventionnelle, si bourgeoise, cet artiste, ce saltimbanque, dépravé dégradant la particule et la généalogie en les approchant plus près que la morale familiale ne pouvait l’endurer. Impossible.
Je levais les yeux vers madame du Rouard. Son regard me suppliait presque, attendant une réponse. Ses lèvres frémissaient d’attente et d’inquiétude mêlées.
Je le revoyais, tel que je l’avais encore vu la veille. Me tenant par le bras, sa main serrant mon épaule, ses yeux caressant mon visage, sa voix berçant mon esprit. Jeu d’acteur auquel je cédais volontairement. Je ne pouvais l’ignorer ou le nier. Je l’aimais. Attirée, séduite, envoûtée. Aimante. Je ne me voulais qu’auprès de lui, je ne me voyais qu’avec lui. Je me refusais cet aveu. Il me fallait pourtant l’admettre et l’accepter. Du fond de sa noirceur transparaissaient un charme, une douceur, une intelligence, une faculté d’amour plus réelles que chaque battement de mon cœur.
Je l’aimais. Indiscutablement. Infiniment.
- Quelle question, maman. S’il y avait quelqu’un, de près ou de loin, pourquoi le cacherais-je ?
Photo FV

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