Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
-Je ne me moque pas.
-Je n’en suis pas certaine. Je continue ou tu t’en fiches ?
-Continue.)...
-Alors nous voilà, comme des gamins, avec nos points noirs. Une bande d’ados prépubères, si ce n’était l’importance qu’on leur attribue. Ce qui devrait me consoler, c’est que, malgré cet ajout peu seyant, le nom qu’on nous donne n’a pas changé. Nous sommes les bêtes à Bon Dieu.
-Ah oui ?
-Tu ne savais pas ? Mais qu’est ce que l’on vous apprend à la naissance ? Et bien oui Monsieur, nous sommes les bêtes à Bon Dieu. Nous portons chance ; et nous faire du mal attire le mauvais sort. Il paraît même, mais c’est une vieille histoire de famille, que certains bergers s’amusant à nous écraser ont vu leurs troupeaux périr en une nuit. On peut se retrouver accrocher au cou d’un enfant, pour lui porter chance. C’est ce qui est arrivé à un de mes ancêtres, fierté familiale. Ma grand-mère en parle encore.
-Attends, j’ai du mal à te suivre. Ce qui te mets en colère comme ça, c’est que toi, ta famille toute entière, depuis des générations, vous soyez aimés, appréciés, recherchés par les humains ? Vous avez ce rôle d’amulette, de porte-bonheur, vous portez le surnom le plus beau qu’on puisse donner, et tu es furieuse. Ah…les femmes, je ne vous comprendrai jamais.
-Tu n’en aurais pas le temps, même si tu le voulais. Il te faudrait une vie entière et ta vie…excuse moi, je deviens vraiment désagréable.
-Oh tu sais on s’habitue à tout. En fait, ce n’est pas pour me déplaire. Je t’aurai connue.
-C’est gentil, merci.
-Je t’en prie.
-Voilà, suis toute émue maintenant.
- Alors concentre-toi sur ce que tu me disais. Vous comptez aux yeux des hommes. Vous avez une importance capitale. Et pourtant, pourtant et malgré tout, tu es furieuse. Explique-moi encore, je ne vois pas du tout où tu veux en venir.
-Je suis mal dans ma peau. Et jalouse. Terriblement jalouse. J’évacue ma jalousie ainsi, sans être certaine du résultat. Tu vois, je crois même que demain ça n’ira
pas mieux. Toi, tu ne seras pas là pour le voir. Un autre prendra ta place. Moi, j’aurai toujours cette colère au fond de moi, que je n’arrive pas à dominer. J’aurai toujours envie de crier «
Scandale! Que tout cela cesse! », sans que personne ne m’entende. Je peux être la plus belle, la plus désirée, la plus admirée, j’y gagne quoi ? Le désir des uns, l’envie des autres, la
haine des derniers ?
Je peux aller me poser sur toutes les épaules de la terre, sur tous les doigts du monde, leurs chanter la météo, rester des heures sans bouger, faire croire que la pluie va venir, ça ne va rien
changer. Je bouge, je me remue, me fais remarquer, vais et viens. Mais l’importance que l’on m’accorde ne dure jamais qu’une seconde. On m’attrape, on me caresse, on me relache. On
m’oublie.
Je bats des ailes, comme toi. Plus longtemps. C’est normal, logique. Tu ne vis qu’une journée. Je vis des mois, parfois plus. Je suis jolie, moi aussi. Rouge et noire…on pourrait écrire un livre sur ces couleurs. Si je savais parler l’humain, j’irai glisser l’idée à l’oreille d’un scribouillard quelconque.
Je suis attendue, désirée, je fais rire et sourire.
Tu attires les regards, j’attire les envieux…Avoir une bête à Bon Dieu.
Mais toi, toi qui ne viens que d’un affreux cocon, dans lequel tu restes paresseusement caché, attendant ton heure avec prétention. Toi qui, à peine là, disparais dans un filet. Toi qui ne vis pas plus d’un jour, retirant orgueilleusement au monde la beauté que tu lui offrais.
Toi, on ne parle que de toi.
Tu peux être beau ou laid, grand ou petit, présent l’espace d’un battement de cil, posé ou déjà disparu, on ne t’oublie pas, jamais. Tu laisses une trace, intangible et si présente.
Pas la peine de me regarder ainsi en soulevant maladroitement une antenne. Ne fais pas comme si tu ne comprenais pas. N’est-ce pas toi, qui, d’un battement d’ailes, peut entraîner sur un autre continent des bouleversements météorologiques inattendus ? Ne joue pas les innocents avec moi. C’est de notoriété publique. Un papillon ici, un ouragan là-bas. Toi, ou un de ta famille, un proche, un parent peut-être. Et ça vous rend intéressants. Vous faites la Une instantanément. Vous êtes observés, détaillés, redoutés.
Moi, pendant ce temps là, qu’est ce que je deviens ? Toujours la même, toujours plantée sur le même doigt, à tenter de lui dire : « Eh oh, n’oublie pas ton parapluie, si je ne bouge pas c’est que le temps se dégrade ». Seulement ça ne compte plus. Aussi belle que je sois, je suis oubliée plus vite que possédée.. Toi, ton aile a implacablement battu et engendré une révolution, une tornade, tellement plus marquante que les quelques gouttes de pluie dont je me fais l’augure.
Toi, ou un de tes frères. Un de tes pairs.
Alors, oui, oui je t’envie, te jalouse et m’épuise à m’énerver. Et bats des ailes indéfiniment, espérant moi aussi être un jour remarquée. Ton incroyable beauté n’est comparable en puissance qu’aux catastrophes inévitables et dramatiques que tu provoques. D’un simple battement d’ailes.
Je voudrai juste pouvoir en faire autant.
Lui tournant le dos, la coccinelle prend son envol et disparaît derrière les herbes.
-Foutaises. Tout cela n’est que foutaises.
Battant de ses jolies ailes, le papillon s’envole aussi, dans une autre direction.
Quelques heures plus tard, une coulée de boue entraînait avec elle un village, en Italie.
Le papillon n’en sut jamais rien. Il avait déjà fini sa journée.
©Anne-Laure Buffet, Novembre
2009

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tony