Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
-Je bats des ailes.
-Ca, je le vois. Mais pourquoi bats-tu des ailes ainsi ?
-Ce n’est pas tes affaires.
-Ah.
-…
-…
-Ne me regarde pas comme ça. J’ai le droit de battre des ailes.
-Personne ne dit le contraire. C’est juste que tu sembles t’agiter frénétiquement, c’est bizarre. Surprenant. Et comme j'ai peu de temps pour comprendre, j'aimerai que tu m'expliques.
-Si ça te gêne, tu peux aller voler ailleurs.
-Ne te fâche pas. Depuis ce matin, je ne t’ai pas vue une seule fois comme ça. Je suis étonné, c’est tout.
-…
-…
-Ca m’agace que tu me fixes.
- Excuse-moi.
-…
-Tu ne veux vraiment pas m’expliquer pourquoi tu bats ainsi des ailes ?
-Oh, tu me casses les pattes à la fin. Je peux t’expliquer, si tu y tiens, mais de toute façon tu ne vas rien comprendre.
-Je ne suis pas si bête que ça.
-Non. Mais c’est long. Le temps que je finisse de t’expliquer, tu seras peut-être mort.
-Tu es cruelle de me rappeler que ma vie va s’arrêter, brutalement. Cruelle et égoïste.
-Pas cruelle. Lucide. C’est d’ailleurs une des raisons de mon énervement.
-C’est bien ce que je disais. Y’a un truc qui tourne pas rond. Je m’en suis rendu compte tout de suite, en arrivant. Pas normal, me suis-je dit, une coccinelle qui bat comme ça des ailes. Pas normal du tout. Bon, je ne dis pas que vous ne savez pas voler. Mais en principe vous ne vous remuez pas de la sorte. Nous, oui. On volette, on va à droite, à gauche, on change sans cesse de direction. Sans forcément avoir de but précis. Juste, par habitude. Parce qu’on est fait pour ça.
-Et ça vous apporte quoi ? Vous passez la nuit à vous préparer, la journée à ne rien faire, et le soir venu, plus personne. Rien, le néant, un trou noir, salut la compagnie. Et ça, c’est lorsque, par chance, personne ne vous a attrapé avant, pour vous planter une aiguille dans le dos. Vous allez l’air malin, après, sur votre planche de bois, derrière une vitre. J’en ai vu, des copains à toi, immobilisés pour l’éternité. Des enfants, de tout âge, (car franchement faut être un enfant pour rester des heures le nez collé sur une vitre), qui vous fixent et croient avoir découvert la septième merveille du monde. C’est pathétique, tu veux que je te dise. Pa-thé-ti-que.
-Dis donc, je ne t’ai rien fait, moi. Pas la peine de me parler aussi durement.
-Je ne suis pas dure. Je constate.
-Arrête, on ne va pas se fâcher pour si peu. Je te demande juste de m’expliquer pourquoi tu te remues ainsi. Je n’ai pas envie de mourir idiot. Allez, s’il te plaît, explique-moi.
-T’as gagné. Attends, je vais me poser deux secondes. Ça fatigue à la longue de faire du vent. En plus tu as vu la taille de mes ailes ? Ridicules. Mais sans volonté, on n’arrive jamais à rien.
-Ne cherche pas à gagner du temps comme ça. Je n’en ai pas beaucoup, et tu le sais bien. Raconte-moi, avant que je ne m’en aille.
-Je suis vexée, triste, perturbée, angoissée. Regarde-moi, regarde-moi bien. Je suis toute petite, on me voit à peine. Pourtant les enfants me courent derrière pour jouer avec moi. Pas pour me piquer. Pour jouer, vraiment. Ils comptent mes points noirs et essaient de deviner mon âge. Tu sais ce que l’on raconte ? Avant, il y a bien longtemps, nous n’avions pas de points noirs dans la famille. Les merles nous prenaient alors pour des cerises. Et nous dévoraient. Tu aimerais finir ta vie dans le bec d’un merle ? Alors, on a fait apparaître, à force de concentration, ces fameux points noirs. C’est très difficile de se défigurer. On l’a fait, quand même.
-Quel courage…
-Ca ne sert à rien de se moquer.
-Je ne me moque pas.
-Je n’en suis pas certaine. Je continue ou tu t’en fiches ?
-Continue.
©Anne-Laure Buffet, Novembre 2009

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