Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /2009 11:34

 

Qu’est-ce qu’ils sont fiers. J’ai bien dîné, j’ai eu droit à mon petit tapotage de dos, j’ai fait mon superbe rot raisonnant du soir, félicitations et acclamations générales. Et on pose le bébé (moi, donc) dans son transat. D’un pied tout-à-fait distrait, mon père s’appuie dessus, question de le balancer un peu. En espérant que ça va me bercer. Essentiellement, ça me donne mal au cœur. Il ne faut pas s’étonner si autant d’enfants de mon âge régurgitent leur biberon. Asseyez-vous de force dans un fauteuil après un copieux cassoulet et faites-vous secouer d’avant en arrière pendant une bonne demi-heure. Effets garantis, catastrophe à la clé, serpillière nécessaire.

 

Pour en revenir à mes hochets, je suis donc dans ce transat. Et là, merveille de la technologie, d’un pouce efficace, mon père (toujours lui) appuie sur une touche magique. L’écran noir face auquel je suis involontairement posé s’éclaire. La dame aux cheveux blonds surgit de façon ecto-plasma-tique (vous noterez la difficulté du jeu de mots pour mon jeune âge). Il est 20H, le monde s’éveille.

Mon monde. Celui dans lequel je vais un jour devoir être un homme.

Si j’y arrive.

 

Si j’y arrive, lorsque j’aurai atteint l’âge d’être diplômé. En toute logique, à écouter la dame aux cheveux blonds, je serai majeur avant d’être sorti du lycée. Les années scolaires se doublant, et se ralentissant au rythme des grèves professorales et estudiantines, je ne franchirais vraisemblablement la porte d’une faculté que dans un nombre d’années incalculables. J’y passerais des heures à guetter l’arrivée d’une docte personne qui, engluée dans des combats révolutionnaires, devra fuir l’amphithéâtre sous les sarcasmes et les quolibets. D’années ratées en examens différés, j’obtiendrais enfin un papier dûment tamponné m’autorisant à entrer dans la vie active. (Terme surprenant, l’être humain étant dès lors condamné à être passif s’il ne travaille pas…).

J’aurais peut-être un emploi. J’aurais plus certainement, à entendre la liseuse de prompteur, la chance inouïe de pénétrer dans la plus vaste entreprise de France, l’ANPE. D’errances de couloirs en bureaux abandonnés, je chercherais à m’insérer dans ce monde convoité du travail. En pensant déjà à ma future retraite, et à mes problèmes de sécurité sociale. Moi qui n’ai pas une dent à l’heure où je vous parle, il faudra bien vite que je m’informe d’une mutuelle me garantissant un dentier pour mon vieil âge. Autant se résoudre dès maintenant à n’avaler que de la bouillie et de la soupe jusqu’à la fin de mes jours.

 

J’emprunterais pour rentrer chez moi un engin non motorisé. Excellent pour la forme, mais épuisant et dangereux sur le fond. Vous constaterez en passant que je suis déjà prêt, le pédalage étant mon activité principale depuis six mois.

Je le ferais si j’en trouve un, s’ils ne sont pas tous cassés ou volés. Je n’aurais en tout cas sûrement pas droit à une voiture, pas comme papa. La couche d’ozone trop percée et le réchauffement dramatique de la planète m’interdiront définitivement de découvrir la puissance de feu d’un quelconque engin à quatre roues.

J’éviterais sur mon passage des bandes de délinquants, issus de générations mal comprises, mal aimées, mal insérées, mal éduquées.

 

Une fois chez moi, j’apprendrais dans des bouquins jaunis par le temps ce qu’étaient les ours blancs, la banquise, les koalas, les manchots et les otaries, ces animaux déjà préhistoriques, dinosaures du XXIe siècle. J’admirerais des paysages portés disparus, ruinés par la sécheresse et une sur population maladive. Je me collerais un patch anti tabac, un patch anti dépression, un patch anti cons, un patch anti patchs. Je ressemblerais à une enveloppe destinée à voyager vers les îles. Moi, je ne voyagerais pas. Les accidents, les attentats, les pandémies diffusées par voie aérienne, et le coût d’un vol, tout simplement, auront eu raison des compagnies aériennes les plus tenaces.

 

Je me consolerais en regardant, dans un écran moins plasmatique que celui de mes parents, une ville dévastée par des inondations, une autre ravagée par des incendies. Je ne verrais pas 22 shorts colorés courir derrière un ballon ; trop de supporters vengeurs auront entraîné dans leur violence la fin du football. Je m’emmitouflerais dans l’écharpe de l’OM ou du PSG, résidus d’une époque moins propice aux combats de rues. J’avalerais des antis oxydants et des omega3, m’inquiéterais déjà de mon cholestérol, prendrais des pilules contre tout et rien.

 

Et j’irais m’endormir, bercé par les disputes de mes voisins, malheureux d’être malheureux.

 

La dame aux cheveux blonds me dit Bonsoir. Bonsoir Madame. Avec ses allures de cartomancienne pixélisée, elle me fait penser à une Cassandre en boîte.

 

On ne devrait pas imposer les informations aux enfants. Laissez-nous rêver que le monde mérite d’y être né.

 

 

 


Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Coups de gueule - Communauté : Facebookiens grands auteurs
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NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

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