Drôle d'endroit (...)
J’étais assise, juste là. Là où vous êtes.
Rien ne l’a annoncé. C’était un jour égal à un autre, peut-être un peu plus beau. Une luminosité particulière, comme si mes yeux s’étaient ouverts, prêts à regarder autrement ce qui m’entoure.
Oui, je regardais. Au loin, cette étendue infinie d’eau. Si calme. Si puissante. Si étrangement attirante. A trop la fixer, il devient presque irrésistible de s’y jeter. Je m’en suis approchée, lentement, mis un pied, et reculé. Et suis retournée m’asseoir, à la même place. Observant, toujours.
Rien n’avait changé. Ni la lumière, ni la chaleur, ni le souffle léger du vent. Pourtant, en un instant, tout a été différent.
Le bruit a disparu. Les oiseaux se sont tus. Les coquillages n’ont plus chanté. Les feuilles des arbres n’ont plus bougé. Le silence. Arrivant peu à peu. Imposé. Pesant. Etouffant, comme un couvercle que l’on pose brutalement pour écraser ce qu’il recouvre.
Et puis, la vague. Je l’ai vue se préparer, au loin.
Un rideau blanc sur l’immensité bleue. Un léger tremblement du sol. Des grains de sable qui s’effacent et s’enlisent les uns dans les autres, laissant un sillon, et, sur la plage, des rides de chagrin annoncé. Des moutons déchaînés arrivant au galop, grondant, rugissant comme des tigres blancs de Sibérie. Le ciel qui se transforme et se déchire, noirci, avalé par la force animale de la mer. Les arbres qui ploient contre le souffle de la tempête, et se plient les uns contre les autres, cherchant à s’en protéger. L’eau qui se dresse, poussée hors d’elle-même en un mur de souffrance inévitable, impitoyable.
Impuissante, muette, hurlant de douleur attendue sans émettre un son, il ne reste qu’à fuir. Pour ne pas mourir, ne pas être emportée. Fuir pour ne pas être balayée, comme une mouche écrasée. Fuir, le plus vite, le plus loin possible. Me réfugier là où le soleil pourrait encore briller, sans me retourner. Fuir, pour rester vivante.
Je me suis levée et j’ai couru. Longtemps. J’en ai perdu le souffle et la raison. Le cerveau explosant, incapable de penser, incapable de sentir, cherchant à aller le plus loin, le plus vite possible. Sans me retourner. Pas un regard en arrière. A quoi bon, quand on ne peut rien faire ?
J’ai senti derrière moi la destruction se mettre en place. Craquements, grondements, déchirements, pleurs et suppliques de ceux qui souffrent. J’ai continué de courir. Quête éperdue d’un abri où le silence serait celui du calme. Un faux retour à la sérénité. Croyant l’avoir trouvé, je me suis écroulée ; et j’ai attendu, cachée sous des débris, que la vague dévastatrice s’en aille.
Je ne sais combien de temps il a fallu. J’ai perdu la notion du temps. Des heures, des jours peut-être, avant de revenir parmi les décombres. Bernard l’Hermite terrorisé, j’ai sorti une patte après l’autre, passé la tête, l’œil plein de larmes contenues.
Un rayon de soleil perçait lentement. Sûrement. Projetant une lumière douce, apaisée, sur un paysage de désolation. Un colibri venait de reprendre espoir. Les plumes trempées, il donnait de la voix, tristement joyeuse.
Encouragée par son chant si fort et si fragile, je suis revenue.
Le cœur brisé par une vague trop forte. La rage au ventre, pour reconstruire un monde qui a assez souffert.
Pierre après pierre, lentement, mais avec confiance, je vais le bâtir. A nouveau. Et plus beau qu’avant.

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