Samedi 31 octobre 2009
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Le bac à 17 ans. « Nous ne pouvions rêver mieux. » C’est ce que j’ai entendu un jour madame du Rouard dire à une de ses amies. La réflexion m’avait étonnée. Je
n’avais aucune raison de ne pas l’avoir. Toujours dans les premières de ma classe, il était évident que je serai diplômée à la fin de l’année.
Cependant, je ne cherchais pas à comprendre ce qu’elle voulait dire. Je n’imaginais pas de sous-entendus. Madame du Rouard est à la fois fière et mondaine. Elle distribue des phrases faites de
lieux communs à qui mieux mieux. Plus les phrases sont longues, plus les mots sont compliqués, et mieux elle se porte. L’intelligence de la phrase y perd ce qu’elle y gagne en
élégance.
J’étais donc dûment diplômée et n’avais plus qu’à continuer sur ce chemin que d’autres traçaient pour moi. Inscrite en faculté de droit (faculté renommée du Vie arrondissement, bien évidement),
je passais le concours d’entrée de Sciences Po. Madame du Rouard entra en période de stress. Il se passa alors quelque chose de très surprenant. Je répétais d’ailleurs inlassablement que madame
du Rouard avait « disjoncté » (Terme que je n’aurai pas utilisé devant elle. Les disjoncteurs disjonctent, les voitures roulent, les engins divers et variés fonctionnent, les êtres humains
marchent. À chaque élément son verbe.) Chaque jour, et ce pendant toute l’attente des résultats, elle tenait de grands conciliabules avec madame Joao de Pessoa. Que ce soit lorsque la concierge
montait le courrier, lorsqu’elle passait l’aspirateur dans la cage d’escalier, ou lorsqu’elles se croisaient dans le hall de l’immeuble, madame du Rouard l’entreprenait sur cette attente. Je
l’entendis même lui conseiller de ne pas s’inquiéter, qu’elle serait la première – ou presque- informée.
En quoi mes résultats concernaient ils tant madame Joao de Pessoa ? L’attention soudaine que lui portait madame du Rouard me fascinait. J’avais entendu un discours répétitif depuis des années.
Madame Joao de Pessoa, concierge de son état, participait certes à notre vie. Mais devait savoir garder sa place avec discrétion. Ménager et entretenir cette distance nous revenait. D’elle-même,
elle ne pouvait deviner que nos bonnes « relations » ne pouvaient être liées qu’à l’éloignement que nous maintenions. « Notre » quotidien n’étant pas le sien, il eut été malsain de la laisser y
pénétrer. Volontairement, ou non.
Aussi la nouvelle relation, presque secrète, qui se tissait sous mes yeux entre les habitantes du rez de chaussée et du deuxième étage me laissait stupéfaite. J’en ai fait un sujet de
conversation récurrent avec mes amies. Ma « mère » ne tenait plus son rôle ; ma « concierge » s’immisçait dans notre vie et y était invitée. Les deux avaient perdu la tête. Mes amies se moquaient
de mon snobisme, accusant monsieur et madame du Rouard de m’avoir inculqué des préjugés réactionnaires et stériles. Aujourd’hui, je ne m’en moque pas, j’en pleure.
Admise à Sciences Po. Monsieur du Rouard considéra qu’il ne pouvait en être autrement, et s’en alla le clamer à qui voulait l’entendre. Madame du Rouard versa des larmes, l’émotion étant toujours
bien vue dans notre milieu si parfait. Madame Joao de Pessoa versa des larmes, sincères. Je trouvais la première grotesque et la seconde ridicule. Monsieur Joao de Pessoa me fit un cadeau pour me
féliciter. Il ne m’avait jamais parlé, depuis la maternelle. Il m’offrit un stylo plume. Sans rien me dire d’autre que « bravo ». Je pleurais réellement. Je crois qu’il était aussi ému que
moi.
Je déteste mes parents. Pour n’avoir pas su m’apprendre la valeur des sentiments.
©Anne-Laure Buffet, Novembre
2009
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