Samedi 31 octobre 2009
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Mon orientation scolaire était plutôt « littéraire ». Madame du Rouard me voyait franchissant les étapes de Sciences-Po, de l’ENA, de Normale Sup…Monsieur du
Rouard évitait de penser aux études, pour lui bien évidemment réussies, et envisageait pour moi une carrière dans le monde politique. Jamais ils ne m’expliquèrent pourquoi ils me « destinaient »
à un tel avenir. C’était un fait établi. Ce ne pouvait être autrement. Ce qui les distinguait est que madame du Rouard ne me voyait sur les bancs d’une école ou d’une université qu’avec,
toujours, ce même objectif : un beau mariage. C’est ce qui a donné un sens à sa vie depuis qu’elle m’a tenue dans ses bras : un beau mariage. Monsieur du Rouard ne passait pas outre ces
considérations fort importantes pour son épouse, mais se voulant plus moderne, il voulait de surcroît pouvoir se targuer de ma propre réussite.
Madame Joao de Pessoa ne m’a parlé qu’une fois de mes études. Le jour de mon bac. Un cocktail était organisé pour fêter l’évènement. Personnellement, je trouvais cette agitation ridicule. J’ai
découpé un petit morceau de tissu rouge et me le suis agrafé sur la poitrine, comme une Légion d’Honneur. Madame du Rouard le prit comme une insulte, elle qui se donnait tant de mal pour fêter
mon « bacho ». Elle avait convoqué le banc et l’arrière banc. J’ai tenté de lui expliquer que ce n’était plus qu’une formalité, un diplôme généreusement donné par l’État pour se rassurer sur le
niveau pédagogique et le système scolaire. Elle ne voulut pas m’écouter. C’est moi, l’ingrate, qui ne comprenait pas l’importance de ce jour dans ma vie ; celui qui, selon elle, m’ouvrait les
portes d’un bel avenir. En plus de ma Légion d’Honneur auto décernée, je me suis agrafé un sourire sur la figure et ai joué le personnage honoré et satisfait que je devais être ce soir
là.
Madame Joao de Pessoa était venue pour « aider ». Elle circulait sans interruption entre la cuisine et le grand salon, armée de petits fours et de champagne. C’est amusant de remarquer combien le
« personnel » est invisible aux yeux des mondains qui s’en servent. Les flûtes ne sont jamais vides, les bouches toujours pleines, par enchantement. Personne ne s’attarde à regarder la petite
femme brune au tablier blanc qui s’active. Tout le monde noterait son absence et son incapacité au moindre accroc dans le service.
Madame Joao de Pessoa me proposa une flûte de champagne. En ce jour « exceptionnel », j’y avais droit, alors que madame du Rouard considérait que toute consommation d’alcool chez les jeunes était
la porte ouverte à la débauche. Madame Joao de Pessoa avait les yeux humides, comme un vieux cocker mené à la dernière piqure. Et me dit juste « Soyez heureuse ». Elle m’a toujours vouvoyée. Je
l’ai regardée comme on regarde un animal en voie de disparition, avec pitié et tendresse. Que voulait-elle dire ? Soyez heureuse…à quoi ça rime ? J’avais juste eu mon bac, pas de quoi non plus
faire jouer les violons.
Madame du Rouard ne me laissa pas le temps de tergiverser. Je fis ce soir là la connaissance de tous les directeurs de cabinet qu’elle avait pu réunir. Elle tissait la toile de mes années à
venir. Je n’avais qu’une envie, la déchirer. Je ne dis rien, je tins mon rang. On ne rejette pas des années d’éducation en quelques secondes.
Je déteste mes parents. Pour l’aveuglement dans lequel je suis tombée.
©Anne-Laure Buffet, Octobre 2009
Par Anne-Laure Buffet
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Publié dans : Garance
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