Samedi 31 octobre 2009
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Tant que j’ai eu besoin d’une baby-sitter, lorsque monsieur et madame du Rouard de Quierzy sortaient le soir, pour un dîner d’affaires ou une première à l’opéra
Garnier (le seul qui soit valable à leurs yeux, Bastille nuisant aux fastes et à la magie de la musique), madame Joao Pessoa venait me garder. J’étais le plus souvent déjà couchée et endormie,
elle venait « au cas où ». Je ne peux m’empêcher aujourd’hui de penser à ces soirées pendant lesquelles elle a dû venir me voir, dans ma chambre, dans mon lit, au milieu de mes poupées et de mes
nounours, mes trésors et mon environnement qu’elle n’avait pas, ne pouvait pas choisir.
Pour un de mes anniversaires, je devais avoir cinq ou six ans, elle m’a offert un cadeau. Ce fut le seul pendant toutes ces années. Une poupée, immense, presque aussi grande que moi, habillée
d’un costume de flamenco, rouge et noir, des castagnettes au bout des doigts. Je ne pouvais lui bouger ni les bras ni les jambes. Elle ne clignait pas des yeux, ne fermait pas la bouche, ne
faisait rien sauf rester cambrée à me toiser dans un coin de la pièce. Elle ne me servait à rien. Et elle m’impressionnait. Si différente des poupées Corolle qui étaient mon univers. Elle est
restée ainsi pendant de longues années, ses cheveux en nylon passant du noir au gris avec le temps et la poussière, sa robe s’usant sur le parquet qu’elle frottait chaque fois qu’elle était
déplacée pour faire le ménage. Elle finit par ressembler, de manière assez pathétique, à une ancienne danseuse de cabaret, sans gloire, sans amant et sans fortune.
Un jour, j’étais presque majeure, j’ai voulu la jeter. Madame du Rouard, femme méthodique et ordonnée, ne s’est jamais opposée à ce que je fasse de grands rangements dans ma chambre. Cependant,
lorsqu’elle me vit passer dans le salon, prête à sortir pour jeter ma vieille espagnole à la poubelle, elle me retint et m’empêcha de le faire, prétextant s’y être attachée. Je me mis à rire,
croyant à une blague de celle que je pensais être ma mère, bien qu’elle ne soit pas portée vers la plaisanterie. Elle ne riait pas. Me prenant alors la poupée des mains, elle l’emporta dans sa
chambre. Son trophée y est encore aujourd’hui, posé au sol, observant d’un coin de la commode la chambre, ses occupants, leurs nuits communes tout autant que solitaires, et leur
secret.
En grandissant, cette parfaite éducation de « jeune fille de bonne famille » que monsieur et madame du Rouard de Quierzy me donnaient, ou déléguaient à mon école le devoir de le faire, s’effrita
un peu. Toujours aimable avec madame Joao Pessoa, mais une amabilité bien hypocrite. A l’adolescence, je me moquais consciencieusement du sort de la concierge, me méfiant surtout d’elle et de sa
capacité à rapporter mes faits et gestes si elle le jugeait nécessaire. Fumant en cachette, je me gavais de bonbons à la menthe avant même de passer devant sa porte, sachant que si je la
croisais, elle sentirait mon haleine et le rapporterait aussi sec à madame du Rouard de Quierzy.
Je ne suis jamais sortie sans l'autorisation des Rouard. Je ne suis pas souvent rentrée sobre. Je longeais alors les murs du hall de l’immeuble. Tant pour me soutenir, pour éviter de trébucher,
que pour éviter de projeter une ombre quelconque. Madame Joao dort peu; très peu. Sa lumière est toujours allumée. Et au travers des portes vitrées de la loge, derrière des rideaux jaunis par le
temps, on distingue cette lampe, et le faisceau permanent qu’elle renvoie sur le marbre de l’entrée. Monsieur et madame du Rouard n’auraient pas supporté l’idée que leur fille, si bien élevée,
sans accroche ni anicroche, rentre saoule d’une soirée. Soirées destinées, tout comme l’était mon école, à me propulser vers les sommets de la bonne société.
Madame Joao de Pessoa aurait-elle critiqué un comportement jugé dégradant par madame du Rouard ? Je n’ai pas la réponse. Je ne lui demanderai pas. Le savoir ne m’apporterai rien. Madame du Rouard
voulait une fille admirable, et être admirée pour l’avoir élevée. Madame Joao de Pessoa voulait que son immeuble soit le mieux entretenu du quartier. Je voulais être une adolescente comme les
autres.
Je déteste mes parents, pour le rôle qu’ils m’ont fait tenir.
©Anne-Laure Buffet, Octobre
2009
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