Samedi 31 octobre 2009
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J’ai fait mes études, de la maternelle jusqu’au bac, dans la même école. Le XVIe regorge d’établissements privés. Monsieur et madame du Rouard n’eurent que
l’embarras du choix. Ils le firent en fonction de l’annuaire des établissements. S’assurant ainsi que je grandirai dans un cercle fait des meilleures familles, et de futurs riches et brillants
héritiers. 13 années dans la même école. Elle était devenue pour moi une deuxième maison. Je connaissais tous ses couloirs, tous ses recoins. J’y avais mes habitudes, mes repères, mes amies, et
mes ennemies. Mes ennemies étaient sans doute nombreuses. Entre filles, il est facile de se détester et sport national d'entretenir cette haine et cette jalousie. Mes amies étaient…comme moi.
Amusant, n’est-ce pas ? puisqu’aujourd’hui je ne suis plus comme personne. Filles de diplomates, de dirigeants d’entreprises, de professeurs d’université bardés de diplômes ou de hauts
fonctionnaires. Issues de familles nobles et désargentées, avec autant de particules que de tiroirs à leurs commodes, contraintes pour survivre de se mésallier avec la bourgeoisie. Ce que le nom
n’a plus, la fortune et la réussite sociale lui redonnent.
Dans ce milieu, l’originalité n’est pas de mise. La bonne éducation s’étale sans pudeur : on s’occupe des indigents, on prie pour son prochain, on parle à la concierge et on se triture le cerveau pour savoir chaque année combien
on lui donnera pour les étrennes. Sujet de discussion qui peut commencer dès le 1er décembre. Avec la liste complète des manquements et des erreurs de l’année (distribution tardive du courrier,
miettes de pain trainant dans l’escalier lorsque l’aspirateur aurait du être passé, odeur de sardines grillées des plus gênantes et pestilentielles, et bien sûr juste le soir où un grand dîner
doit être servi...). On plaint les malheureux et les démunis, on contourne avec son chariot de courses le clochard qui encombre le trottoir, on ne parle pas d’argent, de santé, de politique ou de
religion, « ça ne se fait pas ».
On passe devant la loge plusieurs fois par jour. On se vante des bonnes relations qu’on entretient avec la gardienne, on remercie son mari de changer l’ampoule du troisième étage ou d’aider à
sortir les poubelles. On s’inquiète de son remplacement pendant ses congés d’été. On s’inquiète encore plus de savoir si elle pourra garder le poisson rouge ou arroser les plantes vertes. Un
éventuel départ de quelques semaines provoque une dépression chez les copropriétaires, subitement perdus sans cette bouée de sauvetage du rez-de-chaussée.
Madame Joao Pessoa n’a jamais pris de congé. En tout cas, depuis qu’elle est dans l’immeuble, elle n’a jamais quitté la loge. Plus de vingt cinq ans enfermée entre ces quatre murs, dans ces
quelques mètres carrés. À broder lors de ces heures de liberté, de plus en plus rares. Madame du Rouard vante ses mérites devant ses amies. Madame Joao Pessoa lui assure qu’elle n’en souffre pas,
et qu’elle aime être et rester dans l’immeuble, quelque soit la saison, quelque soit l’année.
Madame Joao Pessoa s’occupe de l’appartement pendant les congés de la femme de ménage. Madame Joao Pessoa monte chaque jour le courrier. Courrier qui parfois m’est destiné. Madame du Rouard
affiche ouvertement une totale confiance en madame Joao Pessoa. Les amies de bridge de madame du Rouard l’envient et la jalousent, ne pouvant se fier autant à leurs propres gardiennes. En
remerciements, madame du Rouard offre chaque semaine à madame Joao Pessoa les magazines achetés et lus assidument. Madame Joao Pessoa a ainsi la collection complète des « Points de vue » depuis
qu’elle a pris ses fonctions dans l’immeuble. Elle en a découpé deux : celui du mariage de Lady Di ; la photo est encadrée et posée sur la télévision. Celui de la disparition de la même lady.
L’article est également posé sur la télévision, une veilleuse toujours allumée à côté.
Madame du Rouard exige qu’on se montre parfaitement éduqué et toujours aimable avec madame Joao Pessoa. « On », c’est elle, son époux, et moi.
J’ai toujours veillé à faire en sorte d’être aimable. Gentille. Curieuse, petite fille, glissant volontiers un nez dans la loge, à la recherche du chat, ou du bonbon parfois offert du bout des
doigts. Plus grande, je n’ai jamais manqué de lui dire bonjour ; éventuellement même d’échanger quelques phrases avec elle. Le plus souvent, c’est lorsque le hall de l’immeuble était vide qu’elle
venait me parler si elle me voyait entrer. Pour toujours me poser les mêmes questions : « Comment allez-vous ? », « Tout va bien à l’école ? », « Avec les amis ça va ? »…questions qui
n’entraînaient pas la conversation, simplement un banal échange de Oui, oui, merci, et vous ? Et auxquelles je mettais un terme en prétextant, toujours souriante, un devoir urgent à corriger et à
rendre. Madame du Rouard m’a appris à ne jamais être désagréable avec les autres, quelque soit leur condition. Elle m’a appris à cesser tout échange tout en restant courtoise. À ne pas trop
parler, car notre vie privée ne concerne pas le « personnel ». Elle ne m’a pas appris à reconnaître chez nos gardiens mes parents.
Madame Joao Pessoa n’a jamais insisté, ni même fait mine, de vouloir me parler plus que nécessaire. Si elle se montrait gentille, parfois inquiète, elle n’a jamais posé plus de deux questions, me
laissant la possibilité de grimper les escaliers dès que je le souhaitais.
Je déteste mes parents. Pour l’éducation qu’ils m’ont donnée.
©Anne-Laure Buffet, Octobre
2009
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