Samedi 31 octobre 2009
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J’ai connu les joies des vacances en famille, les grandes réunions dans des maisons à la campagne, pour la plupart du temps appelées « château », même si elles
n’ont de château que le nom et l’ambition qu’on leur prête. Les mariages pendant lesquels on se cache sous le buffet en jouant à être une princesse dans sa belle robe de demoiselle d’honneur. Les
cousins courant dans les couloirs, les tablées d’enfants qui ne doivent pas déranger les parents, les cache-cache dans le parc, les batailles de polochons, les histoires qui font peur, qu’on se
raconte cachés sous les édredons jusqu’à des heures jugées indécentes par les adultes. Et les toits qui fuient, les gouttes qui tombent dans les vieilles bassines en émail, autrefois utilisées
pour la toilette. Les coupures d’électricité impromptues, au moment le plus important d’Intervilles, et la chasse aux bougies et aux chandeliers pour continuer à y voir quelque chose. Les
araignées qu’on découvre sous l’oreiller avant d’aller se coucher, dans un lit aux draps froids d’humidité. Et les moustiques qu’on écrase sur le mur, laissant des petites traînées noirâtres,
telles des trophées de chasses enfantines.
Tout ça, j’ai baigné dedans. Madame du Rouard de Quierzy
a fait des centaines d’albums photos. On me voit petite, en barboteuse, ou barbotant dans mon bain. Dans les bras de ma marraine, la sœur aînée de madame du Rouard, le jour de mon baptême. En
demoiselle d’honneur pour des cousines plus âgées, affublées de robe à smocks ou en liberty – comme c’est charmant tous ces enfants, qu’ils sont mignons !!! - . Le jour de ma première communion,
celui de ma profession de foi, en aube, la croix d’olivier autour du cou. A mes anniversaires soufflant mes bougies, les cheveux un peu plus longs chaque année. A Noël, avec les parents de
monsieur et de madame du Rouard (Noël, cette fête qui réunit toute la famille ; et la famille si « heureuse » de se trouver réunie), au pied du sapin, contemplant la pyramide de cadeaux. Avec une
couronne de reine, posée de guinguois, un jour de galette, ou couverte de chocolat un jour de Pâques. Brandissant fièrement mon baccalauréat ou mon permis de conduire.
Des photos qui sont aussi dans des cadres en métal argenté, posés sur le piano ou la cheminée du salon. Souvenirs de classe, photos prises en début
d’année à l’école, avec une dent tombée pendant l’été et le sourire dégarni, le col bien boutonné, le gilet bleu marine bien fermé, vestiges d’uniformes de certains établissements privés.
Chez monsieur et madame Joao Pessoa, il n’y a pas une photo de moi. Juste celles de leurs chats, des chats de gouttière aux noms tout trouvés :
Minou, Gros Matou, Merlin pour le dernier. Sur leur table, ce n’est pas moi encadrée qui figure, mais le calendrier de la Poste et Sainte Latifa. Sur la petite commode de madame Joao Pessoa, on
ne retrouve pas la boîte en porcelaine contenant ma première dent de lait, et ma première mèche de cheveux coupés, mais une sainte vierge en plastique remplie d’eau de Lourdes.
Je déteste mes parents. Ceux qui ont étalé leur mensonge, ceux qui l’ont dissimulé.
©Anne-Laure Buffet, Octobre
2009
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