Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
Je ne parlais pas de cette rencontre. Monsieur et Madame du Rouard n’auraient ni compris ni admis. Je
continuais à tenir mon rôle d’étudiante sortant de l’adolescence, semi parfaite, semi rebelle.
Je prenais de plus en plus Esmeralda en pitié. Elle me regardait passer devant la loge, ne m’adressant pas plus la parole que je ne le faisais, semblant prête parfois à faire un geste, se retenant au dernier moment. Je ne voyais jamais son mari. Soit sur un chantier, soit en train de dormir, ou collé devant la télé à regarder un match de foot, il évitait soigneusement les occupants de l’immeuble. Et il me semblait qu’il m’évitait encore plus que les autres.
Monsieur du Rouard ne me parlait que de cours et de discours. Je répondais ce qu’il lui faisait plaisir d’entendre, m’assurant ainsi une certaine tranquillité, et une discussion des plus brèves.
Chaque matin, comme il se doit, je partais, officiellement, à mes cours. Madame du Rouard me souhaitait une bonne journée. Je la remerciais. Elle quémandait un baiser. Je lui offrais sans m’en soucier.
Mais, à peine sortie, ma route prenait une autre direction que celle de la rue Saint Guillaume. Finis, les bancs poussiéreux, les livres ennuyeux, les professeurs grincheux et prétentieux.
Chaque matin, je changeais de peau. Je n’étais plus Garance, j’étais Camille. J’allais retrouver Perdican.
Depuis la rencontre dans le métro, j’avais suivi l’inconnu. Il dirigeait une troupe d’amateurs. Tous étudiants, comme moi. Tous déserteurs de leurs études, habités par leurs nouveaux personnages. Il nous dirigeait, nous guidait, nous traçait une route que nous ne pouvions que prendre.
Il se dégageait de lui un paradoxe compris entre une autorité naturelle et une incertitude révélée. Insatisfait, critique, parfois brutal dans ses propos, il était soudain désemparé quand nous n’arrivions pas à jouer une scène comme il l’entendait.
J’étais Camille. Il l’avait décidé, ne me laissant aucun choix, aucune possibilité de refuser. Et il était Perdican. Personne d’autre à ses yeux ne semblait capable d’incarner l’amoureux transi et moralisateur de Musset.
Quand je ne jouais pas, je ne le quittais pas des yeux. Ces gestes étaient précis, ordonnés, volontaires, minutieux. Tenant le bras de l’un, le menton de l’autre pour orienter son visage, il prêtait une attention très particulière aux moindres détails. Comme un photographe jugeant d’une pose ou évaluant son futur cliché, il pouvait ainsi passer plusieurs minutes, infiniment longues pour nous, à s’assurer de la perfection de la situation. Tout était calculé, pesé, jugé ; les intonations, étaient essayées, et transformées, au gré de sa volonté. Nous nous soumettions sans broncher.
Moi, la première. Fascinée par son regard, parfois sauvage à la limite de l’animal, parfois tendre et chaleureux, je luttais, faisais des efforts incroyables pour correspondre à ce qu’il voulait. Sa voix m’hypnotisait. L’air était différent quand il me parlait, la lumière plus belle, chaque son plus cristallin. Tout devenait évident, limpide, facile. Rien n’était un effort, lui plaire était un plaisir de chaque instant.
Mais surtout, j’attendais qu’il pose ses mains sur moi. Qu’il m’oriente, me fasse bouger, me fasse tourner. Il accompagnait chaque mouvement de la parole, et il me semblait alors être caressée par son souffle. A chaque fois, de plus en plus, je perdais la notion du temps, celle de l’espace, j’ignorais ceux qui étaient là, autour de nous, pour me soumettre à sa volonté.
Je faisais de lui mon maître, sans résister.
C’était une jouissance chaque jour plus forte, et j’y plongeais, commençant à comprendre ce que signifie le mot volupté.
Je déteste mes parents, les quatre. Pour ne pas
m’avoir appris le sens du mot « plaisir ».
Photo FV
