Samedi 31 octobre 2009
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Je déteste mes parents. Les quatre.
Je suis un mensonge ambulant. J’ai été élevée dans le
mensonge, j’ai grandi avec, j’ai construit ma vie autour de ça. Je n’ai jamais douté de qui j’étais. Aujourd’hui, je ne doute pas de n’être personne.
Je ne peux plus voir monsieur et madame du Rouard de Quierzy comme mes parents. Je ne peux plus m’adresser à eux en leur disant « papa », « maman ». Je ne vois pas monsieur et madame Joao Pessoa
comme mes parents. Je ne trouve aucun point commun, aucune ressemblance entre eux et moi. Peut-être, la couleur des cheveux. Mais monsieur du Rouard de Quierzy est aussi brun que monsieur Joao
Pessoa. Madame du Rouard de Quierzy a le teint légèrement bistre, comme madame Joao Pessoa.
Parfois, on ressemble à des inconnus, alors qu’au sein d’une même famille les traits communs ne sont pas flagrants.
Je n’ai jamais pensé, jusqu’à ce que j’apprenne la vérité, que ma vie, tout ce que je suis, reposait sur une tromperie. Certains enfants se sentent parfois tellement incompris ou différents de
leurs parents qu’ils en viennent à imaginer qu’ils ont été adoptés. J’avais des copains à l’école qui disaient ça, quand on était petits :
- Moi c'est sûr j'ai été abandonné à la naissance et trouvé dans une poubelle, mes parents sont trop nuls. Ma mère, on a du l'obligée à m'abandonner; elle devait être super belle ma mère...
- Ben te plains pas, les miens sont pires que nuls, sont archi nuls. C’est même pas mes parents.
Enfin, ce genre de choses…
Je ne me suis jamais sentie en décalage avec ma « famille ». Je ne me suis jamais non plus amusée à me comparer à celle que j’appelais il y a encore peu ma mère. Comme toutes les petites filles
le font, je l’ai imitée. Je lui ai pris en douce son rouge à lèvres, son vernis à ongles et son fard à paupières. A six ans, douée comme une guenon avec un pot de confitures, j’avais fait un
essai de maquillage assez peu réussi. Papa (mon faux papa, pas le vrai) a fait une photo de moi. Elle est toujours accrochée dans ma chambre.
Puis, je l’ai critiquée…trop stricte, trop sévère, trop coincée dans ses habitudes. Puis, je m’en suis détachée, sans cesser de l’aimer. Nous sommes différentes et ne voyons pas les choses sous
le même angle ou de la même façon. Pas de quoi pour autant se fâcher avec ses parents.
Certaines de mes amies se sont pendant un temps crêpé le chignon avec leurs mères. Moi, jamais. N’étant pas de nature rebelle, j’ai traversé facilement l’adolescence, pour le plus grand bonheur
de mes parents, suscitant la jalousie de leurs relations, souvent aux prises avec leurs progénitures. J’étais la fille qu’on désire et qu’on envie. Bien élevée, gentille, appliquée à l’école,
bonne élève, me conformant aux règles sans pour autant toutes les admettre, plutôt jolie, souriante et serviable. Quel tableau flatteur je fais de moi ! N’oubliez pas que je ne suis rien en fait,
ni la fille d’aristos dont le blason se dédorait avec l’absence d’enfant, ni celle de la concierge, qu’on laisse jouer par pitié dans la cage d’escalier en été, pendant que les enfants des riches
de l’immeuble partent au Club ou dans leurs grandes maisons de famille.
©Anne-Laure Buffet, Octobre
2009
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