Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
Un soir, dans le métro, je fus interrompue dans ma course contre un absolu mal défini. Les couloirs de la
station Montparnasse Bienvenue, bondés à leur habitude, abritaient joueurs de guitare, vendeurs à la sauvette, clochards et chiens miteux, usagers en détresse et contrôleurs énervés. Je contournais
les uns, évitais les autres. Slalom nocturne souterrain, perdue dans mes pensées, j’avançais machinalement. Je fus arrêtée par des voix m’attirant comme le sucre attire les guêpes.
Musset.
Musset dans le métro.
« On ne badine pas avec l’amour», à n’en point douter. J’avais lu, relu, cette pièce mille fois. Musset était une passion d’écolière. J’avais appris par cœur la scène magistrale, parfait enseignement ce que devrait être l’Amour, jouant tour à tour Perdican ou Camille, révoltée, blessée, insouciante, futile ou amoureuse délaissée.
Des amateurs répétaient. Acte II, scène 5. Hypnotisée par les mots, je m’approchais pour voir, pour entendre.
Celle qui tenait le rôle de Camille devait bien avoir passé la trentaine depuis de nombreuses années, et était, selon moi, aussi crédible pour figurer le personnage qu’une baleine à laquelle on demanderait de représenter un poisson rouge. Perdican, ou celui qui devait l’incarner, semblait un enfant de chœur à peine pubère à ses côtés. Deux figurants, ou deux spectateurs, se tenaient en retrait, observant sans dire un mot.
Assis par terre, se moquant du monde et de la saleté des lieux, un homme les jaugeait. Les reprenait. Les jugeait. Il était pâle, le visage creusé, la barbe mal taillée. Les mains à moitié cachées par les manches de son pull, il les tendait soit vers Camille, soit vers Perdican.
L’atmosphère était étrange.
J’ oubliais l’endroit, la foule, l’odeur âcre, les bousculades et les insultes.
Les acteurs oubliaient leur texte.
L’homme assis par terre oubliait son calme.
Sans m’en rendre compte, alors qu’il se mettait à gesticuler, s’énervant, demandant à Perdican de reprendre une fois encore, et à Camille de se donner le mal nécessaire pour entrer dans la peau du personnage, je me mis à réciter la scène.
«… mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.»
J’avais sans doute prononcé ces paroles plus fort que je n’en avais l’intention ou l’idée. Celui qui tenait la place de metteur en scène se tourna vers moi. Son regard, froid, dur, pénétrant, me fixa. Je me sentais stupide, déplacée. J’aurais voulu m’excuser, prendre mes jambes à mon cou, disparaître, n’avoir jamais été là. Sans cesser de me regarder, il s’approcha de moi.
- - Vous connaissez le rôle ?
Sa voix était aussi douce que son regard était dur. Elle me fit l’effet du gâteau d’Alice. J’étais devenue petite, minuscule, écrasée par le paradoxe apparent de mon interlocuteur.
- - Oui.
- - Alors, mademoiselle, vous allez vous y essayer. Vous ferez Perdican, si être un homme ne vous gêne pas. Et je serai, de manière inhabituelle, votre Camille.
La chose lui semblait la plus naturelle qui soit. Ce n’était ni un ordre, ni une invitation. Tout au plus un constat.
J’étais propulsée hors de toute réalité, hors du temps, hors de moi-même.
Le Perdican et la Camille rejetés s’éloignèrent. Je me retrouvais seule, face à cet inconnu, perdue au milieu de centaines d’autres inconnus. Mon sac d’étudiante à bout de bras, je me balançais maladroitement d’un pied sur l’autre.
- - Quand vous voulez. Mais sans vous trémousser, Perdican était droit dans ses bottes.
J’étais glacée et brulante tout à la fois.
Et je me lançais.
La voix d’abord chevrotante, je pris de l’assurance au fil du texte de Musset. Je me sentais me redresser sans le vouloir. Je me mis à fixer celui qui m’avait désignée pour reprendre le rôle, ne quittant pas ses yeux du regard. Il était impassible, froid, distant, et plus j’avançais dans la tirade, plus je ne voyais en lui que la Camille arrogante et peureuse, fuyant l’amour et la vie, que Perdican désirait tant.
- - « … C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »
- - Bravo. Fous êtes faite pour ça. Il ne vous manque que la confiance en vous. Laissez-moi vous guider, si le cœur vous en dit.
Je revenais à la réalité, comme on sort d’un rêve. La foule s’était stoppée et me regardait. Certains m’applaudissaient, doucement. L’inconnu me touchait l’épaule, sans que puisse réagir.
Je n’étais plus moi. Je n’étais plus Garance. J’étais Perdican ; j’étais une autre.
La liberté venait de prendre un autre visage. Elle m’imposait d’avoir confiance en moi. Elle
avait sans doute cinquante ans, un col roulé noir, une voix venue d’ailleurs, et j’étais décidée, subitement, à suivre sa route.
Photo FV

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