Previously, in my 24 hours
To be continued...
Drôle d'endroit (...)
L’injustice. Le manque de communication. L’impossible communication. Parlez-vous avec vos parents ? Moi, non. A
les entendre, à entendre madame du Rouard, nous parlons, elle et moi, beaucoup. Certes. Commentaires d’opéras, critiques de livres, constatations dramatisées du réchauffement climatique, menus de
dîners priés…Que de mots prononcés pour bien peu de choses, en somme.
A trop parler, nous ne nous disons rien. Demandez-lui comment je vais. Passée la minute d’inquiétude (« Comment ça ? Oh mon Dieu ma fille va mal ?… »), elle ne pourra vous dire plus que : Mais très bien voyons, pourquoi voulez vous qu’il en soit autrement ?
C’est un autre des grands avantages de l’éducation des du Rouard. Nous allons toujours bien. Tellement qu’il est inutile de se soucier de l’autre. De se poser ne serait-ce que la question « Va-t-il vraiment bien ? »
Moi…moi, j’allais. A Sciences-Po. A la bibliothèque. Au café parfois, après les cours. A la recherche de mon identité. Pourquoi ais-je renoncé à mon nom de famille ? Il me pesait, m’étouffait, m’insupportait. Mais pourquoi autant…Ce sentiment toujours plus prégnant qu’il ne m’appartenait pas. Qu’il n’était pas moi. Que je ne lui devais rien. Ni hommage, ni respect, ni reconnaissance.
Les mois s’enchaînaient les uns dans les autres. De soirées mondaines en cours révisés, d’études nocturnes en dîners organisés, la lenteur du temps alourdissait mon quotidien. J’étais fière de n’être que Garance. Mais pour qui ? Mes professeurs n’y prêtaient plus aucune attention. Monsieur et madame du Rouard n’en savaient rien. Mes amies ne constatèrent aucun changement. La concierge fit comme chaque année son sapin de Noël, pour tout l’immeuble, Monsieur et Madame Untel, ou Autre Chose, et leurs enfants.
Ce que je croyais avoir acquis en rayant mon nom de famille n’était qu’un leurre. Liberté, liberté chérie…Je ne cessais de lui courir derrière, me freinant moi-même dans cette course.
J’adoptais une nouvelle attitude, chez moi, face à ceux qui m’avaient élevée. Je voulais provoquer. Me réfugiant à l’abri de discours entendus, surfaits, contrefaits, je les ressortais sans cesse, guettant la réaction de ceux qui se disaient être mes parents. Ils votaient à droite. J’étais anti capitaliste. Ils lisaient le Figaro, je laissais traîner Libération. Je portais des tenues provocantes, me maquillais outrageusement, refusais le théâtre, l’opéra, et toute littérature autre que Platon ou Talleyrand. Monsieur du Rouard me convoqua dans son bureau. Mon comportement de révoltée étant devenu inadmissible, il m’intima l’ordre de revenir à la raison, ou de quitter son toit. Madame du Rouard argumenta en ma faveur, et me pria de ne pas fuir mon devoir, mon milieu et mes responsabilités. Aucun des deux ne me demanda ce que je pensais. Ce que je voulais. Ce que je ressentais.
Ils voulaient m’enfermer dans leur monde. Je voyais les barreaux se dresser sous mes yeux. Plus je voulais être Garance, plus je me sentais prisonnière. Je ne savais pas ce que Garance allait devenir. Je ne cherchais pas à lui faire un avenir. Je voulais ruiner son passé.
Je hais mes parents, pour ne pas m’avoir
donné le sens du mot Liberté.
©Anne-Laure Buffet, 13 novembre 2009

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