Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /2009 16:15

L’injustice. Le manque de communication. L’impossible communication. Parlez-vous avec vos parents ? Moi, non. A les entendre, à entendre madame du Rouard, nous parlons, elle et moi, beaucoup. Certes. Commentaires d’opéras, critiques de livres, constatations dramatisées du réchauffement climatique, menus de dîners priés…Que de mots prononcés pour bien peu de choses, en somme.

A trop parler, nous ne nous disons rien. Demandez-lui comment je vais. Passée la minute d’inquiétude (« Comment ça ? Oh mon Dieu ma fille va mal ?… »), elle ne pourra vous dire plus que : Mais très bien voyons, pourquoi voulez vous qu’il en soit autrement ?

C’est un autre des grands avantages de l’éducation des du Rouard. Nous allons toujours bien. Tellement qu’il est inutile de se soucier de l’autre. De se poser ne serait-ce que la question « Va-t-il vraiment bien ? »

 

Moi…moi, j’allais. A Sciences-Po. A la bibliothèque. Au café parfois, après les cours. A la recherche de mon identité. Pourquoi ais-je renoncé à mon nom de famille ? Il me pesait, m’étouffait, m’insupportait. Mais pourquoi autant…Ce sentiment toujours plus prégnant qu’il ne m’appartenait pas. Qu’il n’était pas moi. Que je ne lui devais rien. Ni hommage, ni respect, ni reconnaissance.

Les mois s’enchaînaient les uns dans les autres. De soirées mondaines en cours révisés, d’études nocturnes en dîners organisés, la lenteur du temps alourdissait mon quotidien. J’étais fière de n’être que Garance. Mais pour qui ? Mes professeurs n’y prêtaient plus aucune attention. Monsieur et madame du Rouard n’en savaient rien. Mes amies ne constatèrent aucun changement. La concierge fit comme chaque année son sapin de Noël, pour tout l’immeuble, Monsieur et Madame Untel, ou Autre Chose, et leurs enfants.

 

Ce que je croyais avoir acquis en rayant mon nom de famille n’était qu’un leurre. Liberté, liberté chérie…Je ne cessais de lui courir derrière, me freinant moi-même dans cette course.

J’adoptais une nouvelle attitude, chez moi, face à ceux qui m’avaient élevée. Je voulais provoquer. Me réfugiant à l’abri de discours entendus, surfaits, contrefaits, je les ressortais sans cesse, guettant la réaction de ceux qui se disaient être mes parents. Ils votaient à droite. J’étais anti capitaliste. Ils lisaient le Figaro, je laissais traîner Libération. Je portais des tenues provocantes, me maquillais outrageusement, refusais le théâtre, l’opéra, et toute littérature autre que Platon ou Talleyrand. Monsieur du Rouard me convoqua dans son bureau. Mon comportement de révoltée étant devenu inadmissible, il m’intima l’ordre de revenir à la raison, ou de quitter son toit. Madame du Rouard argumenta en ma faveur, et me pria de ne pas fuir mon devoir, mon milieu et mes responsabilités. Aucun des deux ne me demanda ce que je pensais. Ce que je voulais. Ce que je ressentais.

Ils voulaient m’enfermer dans leur monde. Je voyais les barreaux se dresser sous  mes yeux. Plus je voulais être Garance, plus je me sentais prisonnière. Je ne savais pas ce que Garance allait devenir. Je ne cherchais pas à lui faire un avenir. Je voulais ruiner son passé.

Je hais mes parents, pour ne pas m’avoir donné le sens du mot Liberté. 

©Anne-Laure Buffet, 13 novembre 2009 

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Garance - Communauté : Les nouvelles au fil des jours
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Commentaires

Continue à etre Garance...la haine de tes parents???? elle te fait avancer..bonne soirée et au plaisir de te lire...
Commentaire n°1 posté par Arwen le 13/11/2009 à 17h13
Eduquer n'est pas apprendre, madame, mais redresser, façonner l'enfant aux bonnes manières... En est-il autrement en d'autres milieux? Permettez-moi d'en douter.
Commentaire n°2 posté par Xavier Lainé le 14/11/2009 à 07h43

Publications...à ce jour...

NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

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