Previously, in my 24 hours
Et voilà, comme toutes les meilleures choses ont une fin, Phéromones s'est achevé.
Je sais, c'est dur.
Aussi, si vous êtes sage, une saison 4 peut être imaginée.
Allez savoir...
Drôle d'endroit (...)
Bien sûr, je n’en dis jamais rien à la maison. Ni mon père, ni ma mère n’auraient compris. Quant aux courriers, ils
indiquaient tous mon patronyme, impossible de faire autrement.
C’est moi, moi seule, qui fièrement, avançait au cours des semaines, pour n’être que Garance.
Je me sentais moi. Indépendante. Vivante. Femme. Enfin, presque.
En soi, c’était ma seule réelle indépendance. Je travaillais, pour réussir, sans passion, sans goût particulier pour ce que j’apprenais. Je pouvais même s’il le fallait passer des heures en bibliothèque. Garance, juste Garance, mais bonne élève, Garance. Travailleuse, Garance. Intelligente aussi, Garance. Je commençais à me faire remarquer par certains professeurs. Mes interventions étaient encouragées, attendues. Je recevais félicitations et bonnes notes. Je m’en réjouissais, cherchant à faire mieux encore.
Libre Garance. Libre de n’être qu’elle. Mais tellement fière de cette liberté que je replongeais dans le conformisme du « bien faire ». Il ne s’agissait plus d’être moi. Il s’agissait de satisfaire aux attentes et aux exigences qu’on m’imposait. Libre d’obéir, Garance.
Parfois, madame Joao de Pessoa, que je croisais de moins en moins, me demandait si j’étais contente de mes cours. La question avait ce don incroyable et inévitable de me porter sur les nerfs. Pourtant, elle n’était pas dépourvue de bon sens. Après tout, j’aurai pu détester me rendre en cours chaque jour. Seulement, j’aimais ça. Je ne peux pas dire si c’est pour l’intérêt des cours eux-mêmes ou pour la gloire et les récompenses que j’en tirais, mais j’aimais ça. Aussi, invariablement, je la regardais, de plus en plus froidement. Et lui jetais de manière cinglante un « Bien sûr, sinon je ferai autre chose ». Sans jamais m’être demandée ce que je pourrais faire d’autre.
Un soir que je répondais ainsi à Esperanza, madame du Rouard surgit de je ne sais où dans le hall de l’immeuble. Elle s’arrêta net, se figea sur place, transformée subitement en statut de sel. Semblant mortifiée, elle m’intima l’ordre de m’excuser et de m’adresser autrement à madame Joao de Pesoa. Ce que, de fortmauvaise grâce, je fis. Madame Joao de Pessoa semblait attristée, presque meurtrie. J’en concluais aussitôt que tant d’années enfermée dans une mièce aussi exigüe ne pouvait que nuire au moral. Le mépris que je commençais à épourver pour elle depuis quelques années ne fit que croître. Je la jugeais désormais incapable d’intelligence, incapable de grandeur, incapable de curiosité autre que celle qu’elle assouvissait à la lecture de Gala, ou autres tabloïds.
Le dîner eut pour sujet principal mon comportement avec la concierge. Monsieur du Rouard se montra clair, direct, implacable. Mon attitude et ma façon d’agir étaient impardonnables. Que jamais cela ne se reproduise, ou il serait obligé de reconsidérer la possibilité que je m’installe bientôt seule, d’ici deux ou trois ans, le temps pour lui de vérifier que mon éducation était corrigée.
Madame du Rouard donnait le sentiment qu’elle allait en pleurer.
J’étais soudain dans la peau de l’accusée, la coupable, la responsable d’un affront ultime. Je venais de choquer, de froisser, de perturber. Mon manque d’égard et de compassion devenait la honte de la famille. J’étais porteuse de la honte. Je devais payer, et m’amender. Je reproduisais ce qu’on m’avait inculqué, mais la reproduction était plus nette que l’original, et devenait pour ça détestable.
Je déteste mes parents. Pour m’avoir mise en perpétuel porte-à-faux.
©Anne-Laure Buffet, 12 novembre
2009

Derniers Commentaires