Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
Si la
porte de la salle s’ouvre avant que la grande aiguille ne soit sur le 10, c’est que c’est fichu.
J’ai les yeux fixés sur l’aiguille, tellement fixés dessus qu’il me semble qu’ils la poussent. Mais c’est une illusion. Les secondes s’égrènent lentement, incroyablement lentement. Le haut de la porte est vitré, je vois une ombre qui se lève. Elle se rapproche, je jette un coup d’œil sur l’horloge, l’aiguille est à 11, accélère s’il te plaît aiguille, gentille aiguille. La poignée de la porte est déjà baissée, je compte les paupières fermées.59, 58, 57,56…Le grincement m’oblige à accepter la lourde vérité. La porte est ouverte. Personne encore n’est sorti. Mais la porte est ouverte. Et l’aiguille n’est pas sur le 10. Je ne tricherai pas. Seule, face à mon destin, je vais assumer. Je sais déjà que je vais rater mon oral. C’est la fatalité.
Fatum, fata. Oral de latin. J’ai oublié toutes mes déclinaisons. Quant au vocabulaire…pfuit, envolé, disparu. Plus rien. Fatum, fata. Fatum, fata…ça me ferait presque rire. On dirait le ronronnement d’un train qui démarre…fatum, fata, fatum, fata, fatum, fata…et badaboum.
Parce que le problème, là, il est bien réel. Je ne vais pas arriver dans la salle et parler de machines à vapeur à l’examinateur. Je vais devoir produire un thème, une version, et un exposé historico-intelligent sur l’Empire Romain.
Je l’ai voulu. Je n’avais qu’à pas choisir Lettres Anciennes et langues mortes à l’oral. C’était stupide. J’en fais les frais, et l’addition va être salée.
Je regarde les autres étudiants assis autour de moi. A trois chaises à ma droite, je soupçonne le binoclard à lunettes d’avoir révisé. D’ailleurs, il n’a eu le temps ni de repasser sa chemise, ni de se mettre du déodorant, ça se sent d’ici. On ne devrait pas passer les oraux en pleine canicule, c’est un risque mortel pour une population encore jeune. Axe pourrait venir distribuer des échantillons, ce qui ferait d’une pierre deux coups : publicité gratuite auprès d’une cible importante en effectif, et baisse du taux d’asphyxie de manière considérable. A ma gauche, une petite rousse est terrorisée. Elle tremble tant qu’on peut entendre ses dents claquer. Etonnante musique, dans un orchestre elle pourrait tenir le triangle.
La porte s’est ouverte sur un jeune homme au sourire crispé. Il traverse le couloir la tête basse, épuisé par sa réussite ou écrasé par son échec. Je n’en saurai rien. Et franchement, ça m’est égal. Monsieur je-n’ai-pas-de-fer-à-repasser a pris la suite.
Nous nous retrouvons seule la rousse et moi. Je tente un sourire engageant. Ses yeux se remplissent de larmes. J’abandonne aussitôt mes signes d’encouragement.
Deux heures que je suis plantée sur cette chaise comme un géranium. Géranium, geranii…gerania…je ne sais plus. Et gardénia, ça ferait alors gardenium ? Et Babaorum, Petibonum, Laudanum, et Aquarium…je prendrais bien un peu de potion magique, là, tout de suite. Juste comme ça, pour voir.
En regardant les horaires de passage pour l’oral, j’ai vu le nom de l’examinateur. César Palier. Ça ne s’invente pas. Il était prédestiné, pauvre enfant, à enseigner le latin. « César Palier, l’inventeur du robinet ». Joli slogan. Je me fais rire toute seule. C’est rien, c’est nerveux. Ça aurait pu être pire, pour lui. Monsieur et Madame Tichau ont un fils… César…César Tichau.
Oh, ça va, je plaisante, j’ai dit que j’étais nerveuse. J’essaye de penser à autre chose. C’est tout.
Papa m’a conseillé, pour me détendre, d’imaginer l’examinateur nu sous la douche. Ça se voit qu’il n’a pas vu ledit examinateur. Je préfère encore ne rien imaginer, étant donné la tête du personnage. Ça ou la momie de Toutankhamon, même combat. La momie, sans les bandelettes, j’entends.
Monsieur-je-n’ai-pas-de-fer-à-repasser ressort. Le pas léger et l’air détendu. Crâneur.
La rousse fond en larmes. C’est à son tour. Je serai la dernière à entrer dans l’arène.
J’aurai du réviser, c’est vrai. Ça ne s’invente pas, le latin. Il ne s’agit pas de chimie, je prends un peu de ceci, un peu de cela, je mélange, ça explose en un joli tourbillon de couleurs, je décris le précipité…Non, ça n’est pas ça. Mais là je ne sais plus bien ce que c’est.
De toute façon suis nulle. J’ai toujours été nulle. Je vais échouer et je serai la honte de ma famille. Maman va en faire des insomnies. Tout est ma faute. J’ai le pied énervé, il tape tout seul ce pauvre carrelage qui ne lui a rien fait. Tiens, je viens de me casser un ongle. Tant pis, pour la peine je vais le ronger. Je sais, ça ne se fait pas et c’est laid. Je m’en fiche, de toute façon comme je vais tout rater qui fera attention à mes mains de minable ? J’ai mal au ventre d’un coup, et puis j’ai du trop boire de thé, mais là si la porte s’ouvre ça va être à moi, je ne peux pas m’absenter. Même pas pour aller au bout du couloir. C’est pratique d’ailleurs d’installer les toilettes au bout des couloirs, comme ça tout le monde sait toujours où c’est. Sauf que c’est loin, il est très long ce couloir. Tant pis, je vais me retenir. Quitte à me dandiner. J’aurai déjà l’air inculte, alors idiote en prime, c’est pas grave.
Peut-être qu’il va y avoir un miracle. Un incendie par exemple, évacuation des locaux en urgence. Ça serait pas mal. Ça mettrait un peu d’animation et repousserait l’examen. Mais aucune petite fumée en vue. Et de plus en plus mal au ventre.
La poignée de la porte se baisse à nouveau. La petite rousse ressort, écarlate et le regard d’un lapin albinos atteint de conjonctivite.
C’est à mon tour. Je me redresse, me lève, dignement, et avance, d’une démarche que je tente de rendre assurée vers la salle. Fatum, tu m’attends derrière cette porte, mais j’aurai raison de toi.
Ave Cesar, morituri te salutant.

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