Drôle d'endroit (...)
Si je me tiens très droite, en rentrant le ventre au maximum, et en serrant autant les fesses, sans bouger, sans parler, et sans respirer, ça va à peu près.
Ce matin, c’était pas gagné. En retard, comme d’hab, j’attrape le premier jean qui me tombe sous la main. Et de là, contorsions, acrobaties, petits sauts de biches assez inélégants lorsque le jean est coincé à mi cuisse. Le tenant fermement par la ceinture, dans un mouvement imitant mi la danse du crotale avant morsure, mi la danse du ventre après loukoum, j’ai réussi à le passer. Me restait la dernière épreuve, cruciale, celle du bouton.
Vous avez sans doute vu cette pub, il y a…quelques années…pour une marque de jean. La nana qui s’allonge sur son lit, et tente de remonter la fermeture éclair, en se mettant instantanément en apnée. Et bien, c’est exactement ce que j’ai vécu. A la différence près que depuis, je suis toujours en apnée. Je respire tel le poisson hors de l’eau, par tous petits à-coups.
Tout ça pour dire que le dîner d’hier m’est resté sur l’estomac. J’ai trop mangé. Bien fait pour moi.
Mais ça, c’est pas le plus grave. Ce qui m’est le plus resté sur l’estomac, c’est Gaston. Déjà, le début de la semaine avait été illustré par la goujaterie de Valentin (d’ailleurs, je suis sans nouvelle de Germaine, faudrait quand même que je lui envoie un SMS, peut-être qu’elle m’en veut toujours). Et maintenant, Gaston. Je t’invite à dîner, et je suis gentil, et prévenant, et délicat, et je te souris, et gnagnagna je te fous dans un taxi et adieu Berthe. Ce n’est pas parce que c’est un collègue de travail qu’il peut se comporter de la sorte. On peut être discret, même au bureau. Surtout au bureau. Je ne suis pas du style à lui sauter dessus tous les quarts d’heure. Je lui aurai envoyé des petits mails, comme ça, tout mignons tout romantiques…
De toutes les manières, les hommes sont des gros nuls en romantisme, ils ne comprennent rien à rien, c’est navrant, lamentable, eurkk.
De plus je suis convaincue que Gaston, à l’heure qu’il est, se dit : « Hop , la p’tite Emma, je peux en faire ce que je veux, elle est sous le charme… ». L’espoir fait vivre, mon vieux. Avec tous tes beaux sourires, et tes grands discours, et ta galanterie, ça ne marche pas. Collègue de travail tu es, collègue de travail tu resteras, j’ai bien dîné, merci, c’était très bon, je t’enverrai un mail très comme il faut tout à l’heure : « Merci beaucoup pour le dîner. Bonne journée. E ». Point final. Même pas mal. Et si je te croise, je serai aimable, souriante, naturelle, c’était juste un dîner entre collègues, très contente qu’on se connaisse mieux, excuse-moi j’ai un dossier sur le feu, à bientôt. Et ne t’imagine pas que j’attendais plus.
Bing. Sonnerie indiquant l’arrivée d’un mail.
« Bonjour. J’espère que tu es bien rentrée. Un café, dans dix minutes, ça te dit ? Gaston»
Oui, suis bien rentrée. Merci de prendre des nouvelles. J’aurai pu tomber sur un chauffeur de taxi sadique, violeur multirécidiviste, un Jack l’Etrangleur en puissance, et aujourd’hui je serais morte, et personne ne le saurai et ce serait affreux.
Cela dit, c’est sympa de demander.
Et puis, il est tout juste 9h du matin. Donc, il vient d’arriver. Et il m’écrit déjà. Entre collègues. Mais il ne m’a jamais proposé de café avant. Même pas entre collègues. Cela dit, si là on prend un café ensemble, entre collègues, ça ne prête pas à confusion. On est entre collègues, justement, on peut se croiser à la machine à café. Je ne suis pas obligée de répondre. Mais je n’ai pas de raison de ne pas le faire, tout comme je n’en ai pas de refuser.
Bing. Quoi encore ? On ne peut pas réfléchir tranquille dans cette boîte ?
« Ca me ferait VRAIMENT plaisir. Gaston. »
Merde. Il a écrit vraiment en majuscule. Ça, ça veut dire quelque chose. Ça veut dire qu’il veut me voir. Bon, moi aussi, c’est vrai. Mais je vais encore le faire poireauter deux minutes. Il peut bien attendre deux minutes, non ? En plus si je dis oui tout de suite, ça va lui donner l’impression que je suis hyper dispo. Alors que je suis débordée. Débordée, débordée. Tiens, je vais redresser cette pile de papiers qui attend depuis une semaine ou deux, bien droite la pile. Voilà voilà.
Bing.
« VRAIMENT VRAIMENT. Gaston »
Arrrrggggghhhhhhhh. Hhhhhuuuummmppppp. Emma, ne craque pas. C’est juste pour un café.
« OK, je descends, à tout de suite. Emma »
Bing
« A tout de suite. Gaston »
J’ai à peine envoyé mon mail qu’il me répond déjà. Donc, il guettait ma réponse. Donc, il est devant son ordi, et il ne fait que ça, m’envoyer des mails, et attendre que je réponde. Donc, il veut VRAIMENT me voir. Donc, sans doute, hier, il voulait juste prendre son temps. Donc, là, tout peut basculer. Ohlala ohlala est-ce que j’ai une tête normale ? Pas le temps de passer devant une glace, là j’ai dit que je descendais, faut que je descende, je ne vais pas lui faire faire le pied de grue devant la machine à café. Ce n’est pas parce que Valentin est du style à faire lambiner qu’il faut que je me venge sur Gaston. Pourquoi je pense à Valentin, là ? C’est stupide. Valentin, c’est de l’histoire ancienne, y’a même pas eu histoire en fait.
Et bien Gaston, il va me voir telle que je suis, naturelle et en apnée, et c’est génial, hop je file, je saute dans l’ascenseur, calme toi Emma, tu vas boire un café, l’immeuble n’est pas en feu.
Il est là. Sublime, dans son costard coupe italienne. (En fait, j’en sais rien, de la coupe de son costard, mais c’est pas grave, Gaston est là).
- Bonjour Emma. (P’tit bisou sur la joue, j’adore c’est trop chou). Suis content de te voir. J’ai quelque chose à te dire.
To be continued.

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