Previously, in my 24 hours

Emma et ses perturbations quotidiennes, à suivre en parallèle de la lecture des écrits de Valentin, un homme comme un autre, ou presque. 

Et voilà, comme toutes les meilleures choses ont une fin, Phéromones s'est achevé. 
Je sais, c'est dur. 
Aussi, si vous êtes sage, une saison 4 peut être imaginée. 
Allez savoir...

 
Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /2009 14:52

Demain, je ne serai peut-être plus là. Non, le « peut-être » est de trop.

Demain, je ne serai plus là.

 

Je vais mourir. Je l’ai décidé. Je vous tire ma révérence.

 

Vous qualifierez mon acte de suicide.  Parce qu’il faut que chaque chose ait un nom. Une manière de se rassurer, même lorsqu’elles sont cruelles, violentes, effrayantes. Du moment qu’on sait les nommer, on pense les maîtriser.

Parmi vous, certains se sentiront coupables, d’autres victimes. Il y aura des questions, des incompréhensions, des refus d’y croire. Vous chercherez ce qui auraient pu  être des signes, vous vous reprocherez d’avoir été absents, distants, sourds ou aveugles. Vous vous trouverez des excuses. Vous vous inventerez des dîners, des soirées, des souvenirs. Vous repenserez à des moments emprunts de nostalgie, qui deviendront des justifications. Vous vous blâmerez pour des paroles non dites, d’autres trop prononcées, pour des silences non écoutés, pour des gestes qui n’auront pas été faits. Vous vous demanderez où vous étiez, au moment où j’ai mis fin à mes jours. Vous spéculerez sur la manière choisie pour partir.Vous vous inquiéterez de savoir si j’ai souffert, vous vous inquiéterez de votre propre souffrance.

 

En y regardant de plus près, vous ne penserez qu’à vous. Je serai l’excuse, le passe-droit qui vous permettra de vous concentrer, une fois de plus, sur vous. Dites moi merci, je vais autoriser votre narcissisme.

 

Je vais bien.

Le cœur, le corps vont bien. L’esprit aussi. Ni dépression,ni psychose, ni névrose. Rien d’inquiétant. Je peux vous l’assurer. Je sors de dix ans de thérapie, je ne prends aucun traitement. Mon psy s’étonne que je vienne encore le voir. Je ne lui ai pas dit adieu. Il risque de mal comprendre mon geste. Il risque de se remettre en question. Il va douter. Flancher, mettre en cause tout de dont il est si sûr. Il va aller voir un confrère. Il va s’allonger. Reprendre sa psychanalyse. Parce que mon geste ne peut être si je vais bien. Aussi, mon suicide ne sera pour mon psy que le témoignage d’une pathologie non détectée. Une erreur, un échec. La honte.

 

Je ne bois pas, ne fume pas, ne me drogue pas. Je fais du sport, deux fois par semaine, j’ai un travail, une maison, je paye des impôts, vais au restaurant et au cinéma.

J’ai une famille et des amis.

 

Je joue du piano, plutôt bien. J’ai fait plusieurs années de conservatoire. Certains d’entre vous m’ont entendu jouer. Ils ont aimé. Aussi souvent que je peux, je joue. Pas pour moi, mais pour ceux qui aiment. Pour leur plaisir.

Je voyage, aussi souvent qu’il est possible de voyager. J’ai mis les pieds sur tous les continents. J’en ai rapporté des photos à ne plus savoir qu’en faire. Heureusement avec l’arrivée du numérique, mes albums photos et autres boîtes à chaussures se sont transformés en disques durs. J’ai aussi accumulé les objets les plus divers. Rien d’original, je ne suis pas habile pour trouver la pièce sortant du simplement touristique. Je serai même plutôt la cible idéale pour les attrape-gogos.

 

Je vais dîner régulièrement avec des amis. Je vois mes parents le week-end. Je vais chez eux avec les enfants, quand c’est « mon » week-end. Comme tellement de couples aujourd’hui, le mien s’est soldé par un divorce, à l’amiable, sans heurts ni conflits. J’ai voulu divorcer. J’avais cessé d’aimer. J’étais bien ; je n’aimais plus. L’amour manquant à mon quotidien, j’ai changé de quotidien. Je ne le regrette pas.

 

Vous me montrez du doigt subitement. Mon geste est odieux, bien plus qu’égoïste. J’abandonne mes enfants. Ils vont subir un traumatisme. Ils seront nécessairement entourés. Puis l’entourage va s’éloigner. Ils se retrouveront, au moins pour l’un d’eux, en échec scolaire. Ils iront voir des psys, à leur tour. Leur premier chèque après une séance de divan sera suivi de centaines d’autres. Ils n’auront pas la réponse à leur question. Car ils ne sauront jamais vraiment quelle est la bonne question à poser.

Ma présence changerait-elle quelque chose ? Si ce n’est ma mort qui les pousse à consulter, ils en auront d’autres. Aujourd’hui, tout le monde se cherche une raison d’aller chez le psy. On y va plus facilement que chez le coiffeur. Et ceux qui n’y vont pas sont soupçonnés d’inconscience par les autres, tout en se trouvant curieux de ne pas y aller, et en en ayant une peur bleue. Ne pas se faire suivre devient le signe évident d’un trouble innavoué, non soigné, et donc, dangereux. Apprendre la nature du trouble terrorise. Se murer dans l’incertitude protège et paralyse. Notre monde est gouverné par les psys plus que par les politiques.

Mes enfants appartiennent à ce monde. Ils choisiront d’y vivre, ou non, bien, ou mal. Mon départ n’aura qu’une infime incidence sur leur existence.

 

J’ai un travail intéressant. J’ai la chance de me rendre à mon bureau tous les jours sans rechigner.

Je ne m’ennuyais jamais. Non, là, j’exagère. Je m’ennuyais rarement. Quand je m’ennuyais, je me faisais une tasse de thé. C’est un réflexe inexplicable. Le rituel du thé m’occupe et me fais penser à autre chose. Faire chauffer l’eau, jeter l’eau bouillante dans la théière, jeter cette eau. Mettre le thé, en feuilles séchées, dans une boule. La dose exacte, parfaite, qui permettra d’obtenir la couleur, le goût, l’arôme parfaits. Mettre la boule dans la théière. Remettre de l’eau bouillante. Laisser infuser. Trois minutes. Oui, je pensais à autre chose. En tout cas à quelque chose. Mais aujourd’hui, ce rituel ne me suffit plus.

Quand je m’ennuie c’est que je ne pense à rien. C’est le rien qui m’ennuie.

Je vous l’ai dit.

Comme dans le mariage, dans le mien. J’ai voulu divorcer car l’amour n’était plus au rendez-vous. Il y avait du bien. Rien de plus, rien de moins.

 

Aujourd’hui je m’ennuie.

Je ne joue pas avec la mort. Ce n’est pas un divertissement. Je sais parfaitement que lorsque la mort sera arrivée, il n’y aura aucun espoir de retour. J’ai pleinement conscience que nous ne sommes pas dans un jeu vidéo. Il n’y a pas neuf vies possibles. Game over.

 

 

Je ne vois plus de raison de vivre, c’est tout.

 

J’aime mes amis. Je ne partage rien de nouveau avec eux. J’ai donné tout ce que je pouvais leurs donner. J’en ai reçu autant. Ils n’ont plus rien à m’offrir. Pas par manque de volonté, pas parce que leur amitié s’effrite. Parce que c’est humain. On a tous un quota de sentiments ou de temps à offrir. Quand il est épuisé, il ne se ressource pas, ne se reconstruit pas.

 

Mes parents ? Ils seront malheureux bien sûr. Il est évident que perdre un enfant est moins dans la logique des choses que de perdre un de ses parents. La vie cependant est-elle logique ? A bien y penser, je ne crois pas. Pourquoi, si la vie était logique, pourquoi certains, qui ne font rien, ne se donnent jamai aucun mal, réussissent, là où d’autres peinent, souffrent, plongent dans la détresse, dans la misère ? Alors, oui, ils vont être malheureux. Maman va beaucoup pleurer. Elle va demander ce qu’elle a raté. Elle va se tenir responsable de mon acte.

Je l’écris ici et transmettez-lui. Maman, tu n’es pas responsable. Tu m’as donné tout ce que je pouvais espérer. Tu as fait de ton mieux. Et je t’aime.

Papa va se taire. Pendant plusieurs jours. Ce sera sa manière de pleurer. Il jouera son rôle auprès de maman. Il essaiera de la soutenir. Il va souffrir plus qu’elle. Non pas que papa m’aime plus, je ne compare ni leur amour ni leur douleur. Mais il ne saura pas l’évacuer.

 

Mon travail ; j’en ai fais le tour. Et je ne sais faire que ça. J’ai tellement appris que je ne veux rien apprendre d’autres. D’ailleurs je crois que je ne peux pas. Notre cerveau lui aussi a ses limites. On peut les repousser en l’entraînant.  Mais les limites demeurent. Un jour ou l’autre, on ne peut aller plus loin. Je sais que j’ai atteint mes limites. J’ai voulu apprendre un poème, avec mon dernier fils, il y a un mois. Je n’ai jamais retenu plus de deux vers.

 

J’ai compris à ce moment là que je n’avais plus rien à faire ici. J’ai fait le tour de ce que je pouvais faire, apprendre, donner, recevoir, échanger. J’ai fait le tour de ce que je voulais savoir. De ce que je voulais voir. De ce que je voulais avoir.

Je n’ai plus besoin de rien. Ni de personne. Plus envie.

Je m’ennuie.

 

Demain, je ne serai plus là.

Avant de finir cette lettre, j’ouvre la fenêtre. Je regarde Paris qui brille. La nuit est belle.

Je n’ai qu’à sauter. Un saut dans ce qui est inconnu. Quand je le connaitrais, je ne serai plus là.

C’est le seul acquis qu’on ne peut jamais expliquer ni transmettre.

 

Au revoir.

 ©Anne-Laure Buffet, 10 novembre 2009

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Coups de gueule - Communauté : Facebookiens grands auteurs
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NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

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