Drôle d'endroit (...)
Les textes de Garance vont revenir, repris, corrigés, et mis à jour.
Bonne lecture...
Je ne supporte pas d’être dans l’ascenseur. Il grince abominablement, j’ai toujours l’impression que je vais
restée bloquée entre deux étages. Je ne supporterai pas. Claustrophobie. Depuis que j’ai sept, huit ans peut-être. Des angoisses que je ne peux pas surmonter. Surmonter, se dépasser.
Nécessaire ? Non, plus que nécessaire. Indispensable.
L’ascenseur gémit, crisse, j’ai les dents qui grincent. Et s’arrête, à l’étage. Mon étage. Deux appartements réunis en un seul. Vue sur la Tour Eiffel, des milliers d’étoiles à admirer chaque soir. Je l’ai acheté. J’ai donné les clés à un architecte. Quand je m’y suis installée, tout était fait, fini. Jusqu’aux rideaux. Aux lampes. Aux ampoules. C’est chez moi. Je n’y suis pour rien. J’ai simplement payé. Je ne regarde jamais les étoiles.
J’ouvre la porte. C’est étrange, aucune lumière d’allumée. Le silence est habituel. Victor doit déjà dormir. Il dort beaucoup.
J’appuie sur l’interrupteur. Il n’est pas dans le salon. J’avance, éclairant sur mon passage. La cuisine, la salle de bain sont vides. La chambre aussi. Le bureau aussi. Je ne vois pas son ordinateur. Un portable que je lui ai offert, pour qu’il écrive. Qu’il sorte de sa torpeur. (Je souris. Dans « torpeur », il ya tort, et peur.)
Victor n’est pas là. C’est étonnant.
J’ai mal à la tête, je suis pressée.
Victor n’est pas là. Où est-il ? Il aurait pu m’appeler, me prévenir, me dire ce qu’il comptait faire, où il allait. Je l’aurai peut-être rejoint.
Victor n’est pas là. Où est Victor ?
Je sens encore son parfum. Pourtant, Victor se parfume peu. S’il n’avait cette odeur tenace de cigarettes, il n’aurait pas besoin de parfum. C’est rare chez un homme. Les hommes ne sentent pas bon. Ils sentent l’envie, plus que le désir. Ils le sentent avec leurs yeux et avec leur peau. Ils laissent une odeur âcre, persistante, écœurante. Elle imprègne. Il faut parfois se laver longtemps, rester sous l’eau d’une douche brulante pendant des heures, frotter tout ce qui a été touché, pour atténuer cette odeur. Les hommes sentent le pouvoir et le sexe.
Pas Victor. Victor a une autre odeur, une odeur ambrée, naturellement. Je voudrai que son odeur pénètre tous les pores de ma peau. Je la veux, je veux la respirer sur mon corps, le sentir quand il n’est pas là. Je passe mes paumes sur son cou, son torse, et glisse ensuite les doigts dans mes cheveux, sous ma nuque, sur mes bras, dans le creux de mes coudes. J’absorbe son odeur. Je la fais mienne.
Où est Victor ?
Douche. Dressing. Tailleur noir, jupe droite, fendue sur le côté. Chemisier blanc. Bas. Escarpins, talons hauts. 12 centimètres. Parfum, sous les cheveux, sur mon grain de beauté, sur les poignets. Il faut toujours doser la quantité de parfum que l’on porte. Peu, pour ne pas étouffer. Suffisamment, pour envoûter. Laisser un souvenir, une fois partie.
Laisser un souvenir. Envoûter, et entraîner au bout, au bout du monde, au bout de tout, celui qui est séduit. Séduire Thomas Crown. Faye Dunaway jouant aux échecs. Le bout de la langue humectant des lèvres entrouvertes. L’index découvrant le décolleté. Le regard fixé sur l’adversaire.
Je range mes lunettes au fond d’un tiroir. Je remets mes lentilles. Personne ne m’a jamais vue avec mes lunettes, personne depuis bien longtemps. Victor ne sait pas que j’en porte. Quand je ne supporte plus mes lentilles, je les retire, discrètement. Je sais qu’alors je change de regard. Je sens les rides du lion se creuser. Je dois fixer un peu plus encore mon interlocuteur. Je n’aime pas ne pas bien voir. Je devine les coins de ma bouche qui se tordent, sous l’effet de la concentration. Je dois être monstrueuse. Toujours moins qu’avec mes lunettes. Alors, je garde mes lentilles qui me gênent, ou je grimace.
Où est Victor ?
Je suis prête pour sortir. Victor n’est pas là, et quand il rentrera, je serai à mon tour sortie. Nous allons nous croiser, une fois de plus. Nous ne faisons que nous croiser, même quand nous sommes là tous les deux. Nous ne parlons pas. Jamais.
J’ouvre la porte. Il faut que je la fasse réparer. Les immeubles haussmanniens sont des nids à courant d’air lorsqu’ils sont habités par des pingres. Mes voisins ont des oursins dans les poches. Ne votent pas de travaux. Quoique je fasse, je ne peux pas retenir la porte d’entrée. Elle est trop lourde pour moi. Chaque fois que je sors, elle claque. Comme elle vient de le faire. Elle claque et je sursaute.
…la dame caniche bleue me dit que la petite bête s’appelle un gendarme. Elle est revenue s’asseoir à côté de moi. Je sens que j’ai du chocolat tout autour de la bouche, mais aussi avec la fumée
il a fait chaud alors ça a fondu. La dame caniche bleue me dit que ma maman va arriver. Mais c’est pas possible parce que ma maman et mon papa, ils veulent jamais se voir. Sur le trottoir en
face, je vois l’Asperge. Elle, je la déteste. Elle continue de se moquer de moi tous les jours, elle a fait toute une bande contre moi, à cause d’elle je n’ai pas de copains à l’école. Et puis
elle m’énerve, avec ses longs cheveux, ses jolis jupes, ses beaux pulls, ses grands yeux bleus. Heureusement, en classe elle est nulle. Je suis meilleure qu’elle. Je suis la première de la
classe. Même, papa et maman sont très fiers. L’Asperge, elle est là juste en face, elle tient sa maman par la main. Et puis, elle tourne la tête. Elle doit voir la voiture. Et elle me voit. Mais
sa maman lui met la main devant les yeux et l’entraîne vite, loin. Même sa mère me déteste. Je regarde encore le gendarme. Il a grimpé sur ma robe. La dame caniche bleue s’est levée. On n’est
plus que lui et moi. Un gendarme et une mouche.
…Maman a dit que ça va aller. Je suis triste tout le temps, mais je ne veux pas lui montrer parce que je crois qu’elle aussi a de la peine. Je ne sais pas bien pourquoi, elle n’est pas seule, elle. Moi, mon papa est parti. Il est monté au ciel comme un nuage de fumée. C’est le médecin qui l’a expliqué à maman, moi j’ai rien compris à ce qu’a dit le médecin, je sais juste que je verrai plus jamais mon papa. Il est monté au ciel, et il est là-haut dans les étoiles. La dame caniche bleu est restée avec nous. Elle me tenait la main quand le médecin a parlé avec maman. Après elle m’a dit « Tu vois ton papa, il est avec les étoiles ; c’est devenu une étoile aussi. Le soir, tu pourras le voir, et il veillera sur toi. » Elle a pas fait exprès la dame, avec ses frisettes qui se défaisaient parce qu’en plus il avait plu. Mais c’est comme si elle m’avait donné une claque.

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