Garance

Dimanche 20 décembre 2009 7 20 /12 /2009 17:43
Absolu-FV.jpgComment décrire le plus justement mes sentiments ? Fascination, intérêt, curiosité, obsession, désir, plaisir…Prenez le tout, mélangez-le, et vous saurez ce que mon cœur ressentait. Enfin, en partie…

 

Sans m’en rendre compte, je me détachais de mes proches, de ma famille, ou ce qui semblait l’être, et de mes amis. Mes amis… le peu que j’en avais pour être honnête. Les amitiés adolescentes sont bien infidèles. Inséparables un jour, on s’en lasse dès le lendemain, lorsqu’un autre sourire nous attire et nous accueille auprès de lui. Mal entretenues, elles s’en vont en nuages de fumée. Aussitôt oubliées, presque aussi vite remplacées, elles ne laissent de souvenir que cette odeur de brûlé, celle d’un feu de cheminée éteint ; une odeur nostalgique, chaleureuse, sereine, qui s’évapore au premier courant d’air. Pourtant, sans s’en rendre compte, on en reste imprégné. Et on la sent à nouveau, lorsqu’on s’y attend le moins.

Oui, les amitiés adolescentes sont ainsi. Fugaces, dispersées, et pourtant marquantes, ineffaçables, quoique nous fassions pour nous en éloigner.

 

Camille le jour, appliquée, attentive, soucieuse d’être à la hauteur, de ne pas décevoir ses attentes, je redevenais Garance le soir. De moins en moins cependant. L’absolue nécessité de lui plaire prenait le pas sur ma vie entière.

Je me mis,  sans m’en rendre compte, à contrôler chacun de mes gestes, chacune de mes attitudes, jusqu’à ma manière de m’exprimer. Il m’était indispensable, en toute inconscience, de ne jamais risquer de le décevoir, même lorsque je n’étais pas avec lui.

Madame du Rouard ne vit rien. Esmeralda m’adressa juste, un soir où je la croisais, un sourire.

 

-       Vous changez beaucoup, mademoiselle Garance.

-       Je grandis, Esmeralda, c’est tout.

 

En prononçant ces mots, je notais - et souriais intérieurement – que j’avais repris les intonations exigées par Camille. Sa froideur et son mépris transparaissaient dans ma voix. Je n’en éprouvais ni gêne ni honte.

 

Oui, je grandissais. Je ne cherchais plus à être celle que beaucoup attendaient de moi. Un seul regard, un seul jugement avait maintenant de l’importance à mes yeux ; et pour ne pas le perdre, j’aurai sacrifié ce qui m’était le plus cher, j’aurai changé bien plus encore.

 

Il ne s’habillait que de noir. Je me mis à faire de même. Madame du Rouard me trouvait bien sombre. J’en souriais. Certes, j’étais sombre dans ma tenue vestimentaire. Mais je me sentais lumineuse. Chaque jour passé à être Camille était fait de moments de bonheur, de ces étincelles d’éternité qui font aimer la vie. Et même, le soir venu, lorsque je rentrais chez moi, je n’éprouvais aucune peine, sachant que dès le lendemain, sa présence me nourrirait à nouveau. Les regards dédaigneux de monsieur du Rouard ne me gênaient plus. La prétention avec laquelle il énonçait son emploi du temps m’était devenue indifférente. Je ne pensais qu’à Camille, qu’à Perdican, qu’à lui. Ma passion me transformait, je me sentais pleinement vivante.

 

Je déteste mes parents, les quatre. Pour leur vie sans passion.


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Mercredi 16 décembre 2009 3 16 /12 /2009 16:45

photo GaranceJe ne parlais pas de cette rencontre. Monsieur et Madame du Rouard n’auraient ni compris ni admis. Je continuais à tenir mon rôle d’étudiante sortant de l’adolescence, semi parfaite, semi rebelle.

Je prenais de plus en plus Esmeralda en pitié. Elle me regardait passer devant la loge, ne m’adressant pas plus la parole que je ne le faisais, semblant prête parfois à faire un geste, se retenant au dernier moment. Je ne voyais jamais son mari. Soit sur un chantier, soit en train de dormir, ou collé devant la télé à regarder un match de foot, il évitait soigneusement les occupants de l’immeuble. Et il me semblait qu’il m’évitait encore plus que les autres.

Monsieur du Rouard ne me parlait que de cours et de discours. Je répondais ce qu’il lui faisait plaisir d’entendre, m’assurant ainsi une certaine tranquillité, et une discussion des plus brèves.

 

Chaque matin, comme il se doit, je partais, officiellement, à mes cours. Madame du Rouard me souhaitait une bonne journée. Je la remerciais. Elle quémandait un baiser. Je lui offrais sans m’en soucier.

Mais, à peine sortie, ma route prenait une autre direction que celle de la rue Saint Guillaume. Finis, les bancs poussiéreux, les livres ennuyeux, les professeurs grincheux et prétentieux.

 

Chaque matin, je changeais de peau. Je n’étais plus Garance, j’étais Camille. J’allais retrouver Perdican.

Depuis la rencontre dans le métro, j’avais suivi l’inconnu. Il dirigeait une troupe d’amateurs. Tous étudiants, comme moi. Tous déserteurs de leurs études, habités par leurs nouveaux personnages. Il nous dirigeait, nous guidait, nous traçait une route que nous ne pouvions que prendre.

Il se dégageait de lui un paradoxe compris entre une autorité naturelle et une incertitude révélée. Insatisfait, critique, parfois brutal dans ses propos, il était soudain désemparé quand nous n’arrivions pas à jouer une scène comme il l’entendait.

 

J’étais Camille. Il l’avait décidé, ne me laissant aucun choix, aucune possibilité de refuser. Et il était Perdican. Personne d’autre à ses yeux ne semblait capable d’incarner l’amoureux transi et moralisateur de Musset.

Quand je ne jouais pas, je ne le quittais pas des yeux. Ces gestes étaient précis, ordonnés, volontaires, minutieux. Tenant le bras de l’un, le menton de l’autre pour orienter son visage, il prêtait une attention très particulière aux moindres détails. Comme un photographe jugeant d’une pose ou évaluant son futur cliché, il pouvait ainsi passer plusieurs minutes, infiniment longues pour nous, à s’assurer de la perfection de la situation. Tout était calculé, pesé, jugé ; les intonations, étaient essayées, et transformées, au gré de sa volonté. Nous nous soumettions sans broncher.

Moi, la première. Fascinée par son regard, parfois sauvage à la limite de l’animal, parfois tendre et chaleureux, je luttais, faisais des efforts incroyables pour correspondre à ce qu’il voulait. Sa voix m’hypnotisait. L’air était différent quand il me parlait, la lumière plus belle, chaque son plus cristallin. Tout devenait évident, limpide, facile. Rien n’était un effort, lui plaire était un plaisir de chaque instant.

Mais surtout, j’attendais qu’il pose ses mains sur moi. Qu’il m’oriente, me fasse bouger, me fasse tourner. Il accompagnait chaque mouvement de la parole, et il me semblait alors être caressée par son souffle. A chaque fois, de plus en plus, je perdais la notion du temps, celle de l’espace, j’ignorais ceux qui étaient là, autour de nous, pour me soumettre à sa volonté.

Je faisais de lui mon maître, sans résister.

C’était une jouissance chaque jour plus forte, et j’y plongeais, commençant à comprendre ce que signifie le mot volupté.

 

Je déteste mes parents, les quatre. Pour ne pas m’avoir appris le sens du mot « plaisir ».


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Dimanche 13 décembre 2009 7 13 /12 /2009 17:57
photo GaranceUn soir, dans le métro, je fus interrompue dans ma course contre un absolu mal défini. Les couloirs de la station Montparnasse Bienvenue, bondés à leur habitude, abritaient joueurs de guitare, vendeurs à la sauvette, clochards et chiens miteux, usagers en détresse et contrôleurs énervés. Je contournais les uns, évitais les autres. Slalom nocturne souterrain, perdue dans mes pensées, j’avançais machinalement. Je fus arrêtée par des voix m’attirant comme le sucre attire les guêpes.

 

Musset.

Musset dans le métro.

« On ne badine pas avec l’amour», à n’en point douter. J’avais lu, relu, cette pièce mille fois. Musset était une passion d’écolière. J’avais appris par cœur la scène magistrale, parfait enseignement ce que devrait être l’Amour, jouant tour à tour Perdican ou Camille, révoltée, blessée, insouciante, futile ou amoureuse délaissée.

Des amateurs répétaient. Acte II, scène 5. Hypnotisée par les mots, je m’approchais pour voir, pour entendre.


Celle qui tenait le rôle de Camille devait bien avoir passé la trentaine depuis de nombreuses années, et était, selon moi, aussi crédible pour figurer le personnage qu’une baleine à laquelle on demanderait de représenter un poisson rouge. Perdican, ou celui qui devait l’incarner, semblait un enfant de chœur à peine pubère à ses côtés. Deux figurants, ou deux spectateurs, se tenaient en retrait, observant sans dire un mot.

Assis par terre, se moquant du monde et de la saleté des lieux, un homme les jaugeait. Les reprenait. Les jugeait. Il était pâle, le visage creusé, la barbe mal taillée. Les mains à moitié cachées par les manches de son pull, il les tendait soit vers Camille, soit vers Perdican.

 

L’atmosphère était étrange.

J’ oubliais l’endroit, la foule, l’odeur âcre, les bousculades et les insultes.

Les acteurs oubliaient leur texte.

L’homme assis par terre oubliait son calme.

Sans m’en rendre compte, alors qu’il se mettait à gesticuler, s’énervant, demandant à Perdican de reprendre une fois encore, et à Camille de se donner le mal nécessaire pour entrer dans la peau du personnage, je me mis à réciter la scène.

 

«… mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.»

 

J’avais sans doute prononcé ces paroles plus fort que je n’en avais l’intention ou l’idée. Celui qui tenait la place de metteur en scène se tourna vers moi. Son regard, froid, dur, pénétrant, me fixa. Je me sentais stupide, déplacée. J’aurais voulu m’excuser, prendre mes jambes à mon cou, disparaître, n’avoir jamais été là. Sans cesser de me regarder, il s’approcha de moi.

 

-       - Vous connaissez le rôle ?

Sa voix était aussi douce que son regard était dur. Elle me fit l’effet du gâteau d’Alice. J’étais devenue petite, minuscule, écrasée par le paradoxe apparent de mon interlocuteur.

-       - Oui.

-       - Alors, mademoiselle, vous allez vous y essayer. Vous ferez Perdican, si être un homme ne vous gêne pas. Et je serai, de manière inhabituelle, votre Camille.

 

La chose lui semblait la plus naturelle qui soit. Ce n’était ni un ordre, ni une invitation. Tout au plus un constat.

J’étais propulsée hors de toute réalité, hors du temps, hors de moi-même.

Le Perdican et la Camille rejetés s’éloignèrent. Je me retrouvais seule, face à cet inconnu, perdue au milieu de centaines d’autres inconnus. Mon sac d’étudiante à bout de bras, je me balançais maladroitement d’un pied sur l’autre.

-       - Quand vous voulez. Mais sans vous trémousser, Perdican était droit dans ses bottes.

 

J’étais glacée et brulante tout à la fois.

Et je me lançais.

La voix d’abord chevrotante, je pris de l’assurance au fil du texte de Musset. Je me sentais me redresser sans le vouloir. Je me mis à fixer celui qui m’avait désignée pour reprendre le rôle, ne quittant pas ses yeux du regard. Il était impassible, froid, distant, et plus j’avançais dans la tirade, plus je ne voyais en lui que la Camille arrogante et peureuse, fuyant l’amour et la vie, que Perdican désirait tant.

 

-       - « … C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

-       - Bravo. Fous êtes faite pour ça. Il ne vous manque que la confiance en vous. Laissez-moi vous guider, si le cœur vous en dit.

 

Je revenais à la réalité, comme on sort d’un rêve. La foule s’était stoppée et me regardait. Certains m’applaudissaient, doucement. L’inconnu me touchait l’épaule, sans que puisse réagir.

Je n’étais plus moi. Je n’étais plus Garance. J’étais Perdican ; j’étais une autre.

La liberté venait de prendre un autre visage. Elle m’imposait d’avoir confiance en moi. Elle avait sans doute cinquante ans, un col roulé noir, une voix venue d’ailleurs, et j’étais décidée, subitement, à suivre sa route.


Photo FV 

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Garance - Communauté : Facebookiens grands auteurs
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Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /2009 16:15

L’injustice. Le manque de communication. L’impossible communication. Parlez-vous avec vos parents ? Moi, non. A les entendre, à entendre madame du Rouard, nous parlons, elle et moi, beaucoup. Certes. Commentaires d’opéras, critiques de livres, constatations dramatisées du réchauffement climatique, menus de dîners priés…Que de mots prononcés pour bien peu de choses, en somme.

A trop parler, nous ne nous disons rien. Demandez-lui comment je vais. Passée la minute d’inquiétude (« Comment ça ? Oh mon Dieu ma fille va mal ?… »), elle ne pourra vous dire plus que : Mais très bien voyons, pourquoi voulez vous qu’il en soit autrement ?

C’est un autre des grands avantages de l’éducation des du Rouard. Nous allons toujours bien. Tellement qu’il est inutile de se soucier de l’autre. De se poser ne serait-ce que la question « Va-t-il vraiment bien ? »

 

Moi…moi, j’allais. A Sciences-Po. A la bibliothèque. Au café parfois, après les cours. A la recherche de mon identité. Pourquoi ais-je renoncé à mon nom de famille ? Il me pesait, m’étouffait, m’insupportait. Mais pourquoi autant…Ce sentiment toujours plus prégnant qu’il ne m’appartenait pas. Qu’il n’était pas moi. Que je ne lui devais rien. Ni hommage, ni respect, ni reconnaissance.

Les mois s’enchaînaient les uns dans les autres. De soirées mondaines en cours révisés, d’études nocturnes en dîners organisés, la lenteur du temps alourdissait mon quotidien. J’étais fière de n’être que Garance. Mais pour qui ? Mes professeurs n’y prêtaient plus aucune attention. Monsieur et madame du Rouard n’en savaient rien. Mes amies ne constatèrent aucun changement. La concierge fit comme chaque année son sapin de Noël, pour tout l’immeuble, Monsieur et Madame Untel, ou Autre Chose, et leurs enfants.

 

Ce que je croyais avoir acquis en rayant mon nom de famille n’était qu’un leurre. Liberté, liberté chérie…Je ne cessais de lui courir derrière, me freinant moi-même dans cette course.

J’adoptais une nouvelle attitude, chez moi, face à ceux qui m’avaient élevée. Je voulais provoquer. Me réfugiant à l’abri de discours entendus, surfaits, contrefaits, je les ressortais sans cesse, guettant la réaction de ceux qui se disaient être mes parents. Ils votaient à droite. J’étais anti capitaliste. Ils lisaient le Figaro, je laissais traîner Libération. Je portais des tenues provocantes, me maquillais outrageusement, refusais le théâtre, l’opéra, et toute littérature autre que Platon ou Talleyrand. Monsieur du Rouard me convoqua dans son bureau. Mon comportement de révoltée étant devenu inadmissible, il m’intima l’ordre de revenir à la raison, ou de quitter son toit. Madame du Rouard argumenta en ma faveur, et me pria de ne pas fuir mon devoir, mon milieu et mes responsabilités. Aucun des deux ne me demanda ce que je pensais. Ce que je voulais. Ce que je ressentais.

Ils voulaient m’enfermer dans leur monde. Je voyais les barreaux se dresser sous  mes yeux. Plus je voulais être Garance, plus je me sentais prisonnière. Je ne savais pas ce que Garance allait devenir. Je ne cherchais pas à lui faire un avenir. Je voulais ruiner son passé.

Je hais mes parents, pour ne pas m’avoir donné le sens du mot Liberté. 

©Anne-Laure Buffet, 13 novembre 2009 

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Garance - Communauté : Les nouvelles au fil des jours
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Jeudi 12 novembre 2009 4 12 /11 /2009 08:38
Bien sûr, je n’en dis jamais rien à la maison. Ni mon père, ni ma mère n’auraient compris. Quant aux courriers, ils indiquaient tous mon patronyme, impossible de faire autrement.

C’est moi, moi seule, qui fièrement, avançait au cours des semaines, pour n’être que Garance.

Je me sentais moi. Indépendante. Vivante. Femme. Enfin, presque.

En soi, c’était ma seule réelle indépendance. Je travaillais, pour réussir, sans passion, sans goût particulier pour ce que j’apprenais. Je pouvais même s’il le fallait passer des heures en bibliothèque. Garance, juste Garance, mais bonne élève, Garance. Travailleuse, Garance. Intelligente aussi, Garance. Je commençais à me faire remarquer par certains professeurs. Mes interventions étaient encouragées, attendues. Je recevais félicitations et bonnes notes. Je m’en réjouissais, cherchant à faire mieux encore.

Libre Garance. Libre de n’être qu’elle. Mais tellement fière de cette liberté que je replongeais dans le conformisme du « bien faire ». Il ne s’agissait plus d’être moi. Il s’agissait de satisfaire aux attentes et aux exigences qu’on m’imposait. Libre d’obéir, Garance.

 

Parfois, madame Joao de Pessoa, que je croisais de moins en moins, me demandait si j’étais contente de mes cours. La question avait ce don incroyable et inévitable de me porter sur les nerfs. Pourtant, elle n’était pas dépourvue de bon sens. Après tout, j’aurai pu détester me rendre en cours chaque jour. Seulement, j’aimais ça. Je ne peux pas dire si c’est pour l’intérêt des cours eux-mêmes ou pour la gloire et les récompenses que j’en tirais, mais j’aimais ça. Aussi, invariablement, je la regardais, de plus en plus froidement. Et lui jetais de manière cinglante un « Bien sûr, sinon je ferai autre chose ». Sans jamais m’être demandée ce que je pourrais faire d’autre.

Un soir que je répondais ainsi à Esperanza, madame du Rouard surgit de je ne sais où dans le hall de l’immeuble. Elle s’arrêta net, se figea sur place, transformée subitement en statut de sel. Semblant mortifiée, elle m’intima l’ordre de m’excuser et de m’adresser autrement à madame Joao de Pesoa. Ce que, de fortmauvaise grâce, je fis.  Madame Joao de Pessoa semblait attristée, presque meurtrie. J’en concluais aussitôt que tant d’années enfermée dans une mièce aussi exigüe ne pouvait que nuire au moral. Le mépris que je commençais à épourver pour elle depuis quelques années ne fit que croître. Je la jugeais désormais incapable d’intelligence, incapable de grandeur, incapable de curiosité autre que celle qu’elle assouvissait à la lecture de Gala, ou autres tabloïds.

Le dîner eut pour sujet principal mon comportement avec la concierge. Monsieur du Rouard se montra clair, direct, implacable. Mon attitude et ma façon d’agir étaient impardonnables. Que jamais cela ne se reproduise, ou il serait obligé de reconsidérer la possibilité que je m’installe bientôt seule, d’ici deux ou trois ans, le temps pour lui de vérifier que mon éducation était corrigée.

Madame du Rouard donnait le sentiment qu’elle allait en pleurer.

J’étais soudain dans la peau de l’accusée, la coupable, la responsable d’un affront ultime. Je venais de choquer, de froisser, de perturber. Mon manque d’égard et de compassion devenait la honte de la famille. J’étais porteuse de la honte. Je devais payer, et m’amender. Je reproduisais ce qu’on m’avait inculqué, mais la reproduction était plus nette que l’original, et devenait pour ça détestable.

 

Je déteste mes parents. Pour m’avoir mise en perpétuel porte-à-faux.



©Anne-Laure Buffet, 12 novembre 2009 

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Garance - Communauté : Les nouvelles au fil des jours
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Publications...à ce jour...

NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

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