Drôle d'endroit (...)
J’avais pas prévu ça. L’assiette de terrines était…une assiette de terrines. Pas vaguement trois tranches épaisses comme du papier à cigarettes anorexique. Sous mes yeux ébahis je vis débarquer quatre pots. Vous savez, ces pots en verre qui ferment hermétiquement avec un caoutchouc orange, tellement hermétiquement que si on veut les ouvrir, il faut soit un pied de biche, soit une force herculéenne. Soit, tout simplement, renoncer à manger.
Ils étaient déjà ouverts. Avec en prime le pot de cornichons. Plus le beurre. Plus le pain.
J’ai été raisonnable. Je n’ai pas fini la corbeille de pain. Et je suis allée jusqu’à proposer à Gaston de goûter les terrines. Il a refusé, poliment, avec un sourire. ça n’irait pas avec son saumon mariné.
Là, un doute subit a surgit (Dites donc, j’en ai repéré deux trois qui tout de suite ont pensé “un doute m’habite”…pas bien). Je n’avais pas fait attention à ce qu’il avait commandé, mais de toute évidence, il avait choisi plus light que moi.
Quand les quenelles sont arrivées, j’ai eu comme un vertige. Dans mon souvenir, les quenelles, c’était des tous petits trucs de rien du tout, flottant dans la sauce, que l’on peut délicatement repousser sur le côté, genre ni vu ni connu j’t’embrouille. Or, ce que la serveuse m’apportait n’avait rien à voir. Le plat était tellement copieux que j’ai cru un instant qu’il était pour deux. Erreur.
Gaston, lui, avait pris le dos de cabillaud. Avec les épinards. Raté, ce soir, je ne piquerai de frites à personne.
J’ai cru malin de lui dire : “Tu aimes beaucoup le poisson, n’est-ce pas”. Ce à quoi, très galament, il m’a répondu : “Effectivement. Et je fais attention, aussi, c’est vrai. Je suis toujours étonné de voir comme certains peuvent se goinfrer. A croire qu’ils ne mangent jamais chez eux.“
C’était ballot comme question. Emma, ma fille, ça s’appelle un paquet, gratuit, et direct pour toi. Dans les dents.
Gaston, manifestement, mangeait beaucoup moins que moi. Je commençais sérieusement à me demander ce qu’il allait penser, à me voir dévorer de la sorte.
Comme il avait fini son dos de cabillaud avant que je n’attaque la troisième quenelle, je vis qu’il me fixait avec un sourire en coin. Signe évident qu’il se fichait de moi.
C’est quand même dingue ça. Vouloir coincer une fille, en l’invitant délibérement dans un restaurant où l’on ne peut faire autrement que manger comme quatre, et ensuite se payer sa tête, parce que, justement elle mange comme quatre…Vraiment, les hommes sont capables des pires bassesses pour se moquer de nous. C’est nul et lamentable Gaston. Un peu plus et j’aurais été épatée par ta petite minable ridicule personne, qui cherche en fait juste à l’instant précis à me faire passer pour une dangereuse boulimique. Ça m’est parfaitement égal, mes quenelles, je vais les manger jusqu’au bout. Et si je veux, je saucerais, oui Monsieur.
- Tu permets que je goute ta sauce?
Hein? Pardon? Il veut goûter MA sauce? Elle est bonne celle-là. Comme si moi j’étais du style à aller piquer dans l’assiette de l’autre. J’emprunte parfois, juste pour m’assurer que c’est bon, par altruisme. Je ne me sers pas spontanément, c’est facile, monsieur chipote, monsieur fait des manières, monsieur se la joue chichis et compagnie, et maintenant il veut manger MA sauce?
- - Je pensais que, même ici, tu ferais partie de ces filles qui ne prennent rien à manger, de peur de ne plus rentrer dans leur slim déjà trop serré le lendemain. J’ai même choisi du poisson, pour voir si tu changerais d’avis, alors que tu avais déjà choisi ton menu. Je suis allé jusqu’à te dire que les goinfres me fascinent, mais tu as continué à dîner, comme si de rien n’était. T’aime vivre, c’est tout. Et j’aime ça. Sauf que là, à jouer au con avec mes pièges à deux balles, j’ai faim.
- - Tu peux prendre toute la sauce que tu veux…
Comment ça je souris béatement? Pas du tout. Je suis bien élevée, c’est un sourire tout ce qu’il y a de plus normal. No comment.
- - C’est vraiment débile, je sais. Désolé, suis un gros naze. Et, comme compliment c’est nul, mais j’adore te voir manger.
Je crois que je vais défaillir. Non seulement il est pas mal du tout, non seulement il est courtois et bien élevé et intelligent et n’attend pas que je parle pour avoir des choses à dire, non seulement il n’impose rien, mais laisse faire, mais en plus il est franc. Oooohhhhhh Emma, calme toi, calme toi….C’est juste un collègue de travail…Pppppffffffff, je hais mon travail. D’ailleurs, j’envisage de changer. Je n’en ai pas encore parlé, mais je l’envisage sérieusement.
On a partagé les profiterolles. Il n’avait pas commandé de dessert. Et pendant qu’on finissait le chocolat, on n’a plus rien dit, on se regardait juste, les yeux dans les yeux, et c’était merveilleux.
Et puis, il a appelé un taxi. Du restaurant, pour être sûr qu’on n’attende pas dans le froid. Il est allé chercher mon manteau, il m’a aidée à le mettre, il m’a tenu la porte en sortant.
Je me serai bien appuyée langoureusement sur lui, enfin, sur son épaule, mais le taxi était déjà là. Il m’a ouvert la portière. Je me suis assise.
Là, il s’est penché vers moi, j’ai vu son visage près du mien, ses lèvres si près des miennes, j’ai cessé de respirer, j’ai fermé les yeux…
Et j’ai eu droit à une chouette bise, de pote à pote, sur la joue. ça a fait un bruit genre “Mchouink”.
- Rentre bien. J’ai passé une très bonne soirée. On se voit demain au bureau.
Et il a refermé la portière.
C’est sûr, demain on va se voir, au bureau. Entre collègues. T’as qu’à croire. Connard.
To be continued
(Previously, in my 24 hours, j’étais invitée au restaurant par Gaston, un collègue de bureau. En tout bien tout honneur.
M’ayant laissé non le choix des armes, mais du lieu, nous devions aller dans un bouchon lyonnais. )
Comment a t’il eu le temps de faire ça?
Suis sciée. Scotchée. Soufflée. Epoustoufflée. Epatée….(j’ai un bon dictionnaire des synonymes, aussi). Je le laisse, au déjeuner, habillé en costard-cravatte-pardon-je vais-à-une-réunion-très-importante. Et je le retrouve six heures plus tard en col roulé noir, pantalon noir, chaussures noires (bon, en même temps, elles auraient été vertes, j’aurai fui), l’air dégagé, vaguement détaché, l’oeil brillant et le sourire aux lèvres. Il s’est changé dans les toilettes? Ou dans une cabine téléphonique? C’est Clark Kent, ce soir je vais au resto avec Superman.
Emmaaaaaaaa!!!!!!!! Ça suffit. Arrêtte tout de suite! Gaston est un collègue de travail. Je répète en articulant : un col-lègue-de-tra-vail. Tu vois ce que je veux dire, ma fille? C’est un copain. Simplement un copain. Qui t’invite à diner. Ça t’arrive très souvent ça, d’être invitée à diner par des copains. (Euh, en fait, les dernières fois, ils ne sont pas restés copains très longtemps….). Alors calme. Repos. Oublie tes hormones, ou fais toi oublier d’elles, démerde-toi comme tu veux, mais c’est juste un diner entre collègues. Et même si toutes les filles se retournent, parce que là, comme ça, il est quand même craquant, le Gaston, tu t’en fiches, et t’es super fière de l’avoir comme ami.
Juste, ami. Juste
N’empêche, juste en amis, il me prend par le bras, avant que j’ai eu le temps de dire ouf, et m’entraîne avec lui. Et moi, je cours presque sur le trottoir pour le suivre. Non, en fait je ne cours pas, je flotte, je vole, je…redescends. C’est un AMI, Emma, faut te le dire sur quel ton?
Voilà. On a pris un apéro. Comme j’ai dit auparavant, j’ai bu juste un Perrier, les catastrophes comportementales étant un peu une spécialité en ce moment, j’ai essayé de ne pas renouveler. Rien à déplorer, rien à signaler, Gaston a bu son whisky tout proprement, il m’a parlé de plein de choses, et rien à voir avec le boulot, il aime le cinéma, la lecture, les ballades en forêt, les chats, les ficus (ça je sais pas mais je suis certaine que oui), la musique, et Bowie, surtout. Comme moi.
C’est-à-dire que moi, je connais mal Bowie, en fait. J’ai dansé sur “Absolute Beginners”, et puis “Life on Mars”, je le mettais, ado, les soirs de déprime pendant lesquels il fallait que je pleure. (Eh, les filles, me la faites pas. On a toutes eu notre playlist de chansons super tristes qu’on écoute quand ça va super pas bien, on pleure super beaucoup, on va mourir certainement, et de toute façon le monde est super con, et après ça va mieux.)
Mais même si je connais mal Bowie, je suis prête à apprendre, et demain, je me colle sur U Tube au bureau, et j’écoute tout, même les titres dont je ne me souviens déjà plus.
Après, on est monté dans un taxi, il me tenait encore la main, mais ça ne me gênait pas, et comme j’étais assez près de lui (ce qui est inévitable quand on se tient la main), j’ai remarqué que ses yeux, à défaut d’être bleus, sont noisettes, et même très clairs quand on les regarde de près, et on dirait aussi, comme de minuscules pépites d’or à l’intérieur, et je me suis penchée un peu plus pour mieux les voir, et le temps aurait pu s’arrêter là.
Sauf qu’on était arrivé au restaurant.
Qui a choisi le bouchon lyonnais? C’est complètement, totalement, stupide, comme idée. C’est typiquement le genre de restaurant où la graisse se bat avec les féculents, les uns n’allant pas sans l’autre, où il est inévitable de manger copieusement, où la salade verte n’est là que pour décorer, style : tiens j’ai une feuille de salade, je vais me faire un nem avec deux cornichons, où, même en faisant preuve d’une imagination débordante, on ne s’en sort pas à moins de 1500 Kcal par repas.
Et Gaston qui me prend mon manteau, l’accroche délicatement à la patère, tire ma chaise pour que je m’asseye, me complimente sur … je ne sais pas bien quoi, de toute façon c’est un compliment, donc waouh, enfin, je veux dire, c’est sympa,merci Gaston.
Emma, Gaston est un COLLEGUE DE TRAVAIL. CA VA ALLER, LA!
Il me tend la carte. Sourire en coin. Je sens que je suis piégée. Je pourrais prendre poireau-vinaigrette, c’est sexy pour commencer, et puis le dos de cabillaud, avec des épinards, merci pas de purée, et la sauce à part.
Pas de dessert, j’aime pas le sucré. Arrrrggghhhhh.
Crever d’inanition aussi, pour finir, ça pourrait être une bonne idée. Je vois déjà les titres dans les journaux demain : “Un employé de la société XXX tue une de ses collègues de travail en la faisant mourir de faim.”.
Et là, il me regarde, et de sa voix finalement assez atomique, me dit : “N’hésite pas, tout est bon. Je suis très content que tu aies choisi de venir ici. Les filles qui passent leur vie au régime me gonflent. Et, en général, ne savent pas profiter de la vie.”
Ok. Emma; ressaisis-toi. Gaston s’en fiche que tu dévores, au contraire, ça a l’air de lui plaire. Et, je le répète encore, ce n’est qu’un collègue de travail…ma fille, lâche toi.
“Alors je prendrai l’assiette de terrines et ses cornichons, les quenelles sauce Nantua (et pas “à part la sauce”), et les profiterolles.”
Gaston sourit. C’est idiot de sourire comme ça, un peu plus et ça pourrait me plaire.
To be continued.
Les semaines, les
mois ont passé.
C’est beau de commencer comme ça. Entièrement faux, mais beau. En fait, mes amours avortées avec Valentin (lire la phrase en faisant attention aux liaisons s’il vous plait) ont pris fin il ya trois jours. Assez récemment, sommes toutes. Il m’a fallu une journée entière pour me calmer. Une nouvelle soirée pour calmer Germaine. Et une autre journée pour oublier l’objet de mes tourments. (Oui, je suis lyrique. Je le suis toujours quand j’exagère : il faut tout de même minimiser lesdits tourments. Et avouer que je n’ai pas totalement oublié Valentin.)
Germaine, je ne l’ai pas appelée. C’est elle qui m’a telephoné. Elle se demandait si je savais qui pouvait être cette fille avec qui Valentin avait passé la soirée, si bonne soirée qu’au final, elle, Germaine, avait été larguée. J’ai fait un peu d’acrobatie verbale, commençant par énoncer une vérité évidente : “Mais comment le saurais-je? Je ne connais pas Valentin (ou presque pas), je ne sais pas où il sort (ou pratiquement pas), je n’ai aucune nouvelle de lui (ce qui est techniquement vrai, si on rajoute : depuis hier)”. J’ai continué par un minuscule tout petit mensonge de rien du tout : “Non, là, aucune idée ma pauvre Germaine” (Il faut que j’arrête de dire ma pauvre Germaine tout le temps, ça va sortir devant elle un jour). J’ai fini avec un discours assez rassurant “De toutes les manières, elle doit être complètement stupide, limite vulgaire en plus. Franchement, faut être con pour se laisser séduire aussi vite, surtout par Valentin.”
C’est là que Germaine m’a raccroché au nez. Ça va lui passer, je la connais. Elle va sans doute pleurer encore, un peu, beaucoup (bon, c’est vrai, j’ai gaffé à dire qu’il faut être con pour tomber amoureuse de Valentin, mais d’un autre côté, on aurait pu en dire autant pour moi. Sauf que ça, je ne peux pas le dire à Germaine. Emma, t’es encore dans de beaux draps.)
Et puis, avec ses poids, ses douleurs et ses souffrances, la vie continue. (Lyrique ET philosophe, la fille).
Je vais être très franche, elle a repris la vie, comme une invitation à dîner. Je vous la fais en bref. Un mec, du bureau. Banal quoi. Et bien, pourquoi de cette banalité étrangement non surprenante ne naitrait pas une belle histoire d’amour? Il y a bien des gens qui se rencontrent en allant faire leurs courses au rayon plats tout prêts pour une personne. Alors le bureau, c’est pas pire.
En tout cas, Gaston (je lui ai attribué ce surnom par souci d’anonymat, vous noterez ma discretion), je lui plais beaucoup. A la manière dont il me regarde au resto d’entreprise (oui, c’est glamour, je sais ça fait rêver, la nana avec son plateau repas et ses carottes râpées – yaourt allegé), ça fait même un bail que ça dure.
Et Gaston, ce matin, entre la machine à café et l’ascenseur, il s’est jeté à l’eau. Invitation à diner, en bonne et due forme. Vérification de dernière minute avant d’accepter : les chaussettes ne sont pas blanches, les mains sont propres, les ongles ne sont pas rongés, le costume est classique mais bien coupé, il a mis tous les mots dans le bon ordre pour faire une belle phrase, ses yeux ne sont pas bleus mais pas moches, et sa voix est plutôt belle. Pas de quoi être atomisée, mais plutôt belle. Et moi, je suis très très malheureuse, donc, ok pour le diner, ça me changera les idées. En plus, il m’a même laissée choisir le restaurant. Plus exactement, il m’en a propose trois, et j’ai eu à choisir. Et même s’il avait l’air de se pâmer en attendant que je réponde, il n’était pas particulièrement hésitant.
J’ai choisi un bouchon lyonnais, comme restaurant. Juste pour voir sa tête. Le QCM proposait un lieu hyper tendance (mais comme déjà dit, brailler à l’autre ce qu’on a à lui dire en sachant pertinement que ce sera couvert par une musique asssourdissante, c’est pas mon truc), un italien (ce qui m’a semble d’entrée trop romantique tout de même), et le bouchon lyonnais. Très bien le bouchon. D’ailleurs, je crève la dalle. Avec toutes ces émotions, je n’aI presque rien avalé depuis deux jours, forcément ça creuse. Et comme j’y vais sans idées préconçues, à ce diner, je pourrai manger tout ce que je veux.
Il m’attendra à 19h, devant le bureau. Enfin, au coin de la rue, parce que pas non plus envie que tout le monde le sache dès demain. La rumeur va plus vite qu’un mauvais courant d’air. Méfions nous des jaloux, on ne sait jamais. On va aller boire un verre, et ensuite, diner. Ce coup-ci, je prendrai un Perrier, en apéro. Je n’ai pas l’intention de replonger dans un fromage quelconque, j’ai donné, merci pour elle. Et puis, j’ai ma reputation. Il s’agit d’un collègue de travail, faut pas déconner Emma. Même si ce n’est pas purement professionnel, je vais éviter le ridicule (qui ne tue pas, mais laisse de sacrées traces).
Enfin, voilà, c’est pas grand chose, juste un diner, avec un collègue, sympa, plutôt pas moche, plutôt pas méchant. Sans risque. Sans espoir. Sans ambiguité. En toute amitié.
Je vais quand même vérifier mon maquillage. On ne sait jamais.
To be continued.
(Previously in my 24 hours, j’attendais la soirée entière un appel de Valentin, qui ne pouvait avoir quitté Germaine QUE pour
moi ; l’appel n’arriva jamais.)
Nul. Minable. Lâche. Pourriture. Dégueulasse. Enfoiré de névrosé psychotique, pauvre tâche. Sans couille. Rescapé du bidet de résidu de fond de capote. Handicapé du sentiment.
Ca doit être un peine à jouir. Ou un éjaculateur précoce, spécialisé en faux départs.
Aaaahhhhh, et bien ça va mieux une fois que c’est dit.
Oui, j’ai pleuré. Et alors ? D’abord en quoi ça vous regarde, je pleure si je veux, ça prouve au moins que j’ai des sentiments, moi, même si c’est pour un taré, raté, imbu de sa petite personne et développant sans aucun doute une notion de l’ego proche de … allez, on va être sympa, on va dire au maximum 10 centimètres. Et encore je parle quand il est au maximum de sa toute puissante virilité. S’il arrive à l’être. Ce dont je doute.
Et oui, je râle, je gueule et je rouspète. Mais là c’est contre moi. Pauvre pauvre fille. Ri-di-cu-le. Non mais ma pauvre Emma, dans quel état tu t’es mis, tout ça pour un empafé incapable de donner quoique ce soit si ce n’est de se foutre du monde et en particulier des filles. Ca, il doit être fier le Valentin. Peut-être même qu’il imagine être arrivé à briser une belle amitié, celle qui nous lie Germaine et moi, et en plus de mettre en miettes deux malheureux cœurs qui n’ont rien demandé à personne.
Tes dents blanches, va les faire briller ailleurs, bientôt elles n’illumineront plus rien, tu ne tromperas plus personne avec tes airs arrogants et prétentieux.
Germaine. Mais comment t’as pu faire ça à Germaine, tu ne t’es pas rendu compte qu’elle est fragile ? C’est bien les mecs, ça, rien à faire tant qu’ils peuvent rajouter des lignes à leurs tableaux de chasse. Bel exploit. Vous faites quoi de nos sentiments ? Des trophées accrochés dans vos salons de célibataires fêtards à la gomme ? Faire ça à Germaine… et à moi…mais quelle honte !!! Valentin, tu es un serpent, perfide, rampant, vicieux et visqueux, tu t’insinues dans nos vies, et on y croit, et tu glisses au dehors aussi vite que tu y es rentré. Ordure. « V », ça te va décidément très bien, mais même les lézards sont plus beaux que toi. Et eux, quand on leur coupe la queue, elle repousse. Ca fait envie, hein ?
Et moi, en effet…lamentable. Hypnotisée. Certes ; mais c’est facile aussi comme excuse. Pardon, Germaine…à quoi pensais-je ? J’ai failli perdre mon amie la plus chère, la plus fidèle et la plus honnête pour un moins que rien. Facile. Il prend, il emballe, il jette, comme un vieux paquet. Viens par la poulette, je vais te faire vivre une aventure dont tu me diras des nouvelles. C’est ça t’as qu’à croire. Ton aventure extraordinaire, tes belles paroles, et tes promesses d’avenir radieux, tu peux te les mettre où je pense.
Bon, ok, il avait rien promis, Valentin.
Et alors ? C’est une raison pour se comporter comme un goujat, un rustre, un dégénéré du bulbe ?
Quand je repense à hier soir…mais quelle débile je fais. Vais me faire les ongles, oh non, il pourrait m’appeler, trop bête…alors je bouge pas, et je reste là comme une poire sur mon canapé à regarder mon téléphone, et surtout surtout je ne fais rien, et même je n’allume pas la télé, on sait jamais, si Patrick Sébastien faisait une super émission trop captivante pour que je réponde…Un peu plus et j’effeuillais mon ficus…il m’aime, un peu, beaucoup, passionnément…
Comme si je ne connaissais pas le scénario. Comme si jamais j’avais vécu ça avant, le plan oh ben comment je vais m’habiller, et je ne réponds qu’à la troisième sonnerie, non tu ne me déranges pas, bon, je suis occupée, non non racccroche pas,…Et il faut encore que je tombe dans le panneau. Pour un minus qui finalement ne ressemble à rien. Dire qu’un peu plus et je passais la nuit avec lui. Ah et bien il n’aurait manqué que ça.
Je le hais.
Eurk.
Qu’il ne s’avise pas de me donner des nouvelles, surtout pas. J’en veux pas. Je m’en fous, je m’en contrefous, je ne répondrais pas, autre chose à faire. Même si sa voix…oui, et bien, non, sa voix, elle ressemble à rien, à la télé ils ont tous des voix comme ça, et alors on s’en balance, ça vous rend pas un homme gentil, intelligent, drôle, cultivé, cette voix qui fait que je me liquéfie quand je l’entends.
Je jure de ne plus jamais céder.
Jamais.
Ah là, il va avoir l’air fin s’il appelle. Valentin ? Désolée, connais pas, j’ai beau fouillé dans ma mémoire…ah, oui, peut-être en effet, un avorton gringalet et sans envergure, c’est bien de lui dont on parle ?
Ferait mieux d’être poète, le Valentin. Quitte à faire rêver, enfin, essayer de faire rêver, qu’il se secoue un peu les méninges.
Je délire là.
Poète…pourquoi pas Aragon, tant qu’on y est ? Un peu plus et je lui décernais des palmes, sans le vouloir.
N’allez pas vous y tromper. Je suis en colère, mais je n’ai AUCUN sentiment. Compris ? AUCUN.
Je m’en fiche.
Complètement.
Totalement.
Indiscutablement.
Je vais faire un peu de ménage, ça c’est très sain, pas besoin d’être à deux, s’il avait été là il m’aurait gêné, c’est toujours pareil, on laisse un homme entrer chez soi et 24h après, c’est Beyrouth dans le salon, et qui range ? Emma, parce qu’Emma, elle fait ça tellement bien, de ranger, on pourrait croire que c’est un hobby, une passion, une deuxième nature. En fait, pas vraiment. Et ranger le bazar de M. Valentin, très peu pour moi. Bien contente qu’il ne soit pas là en fait. Ça m’aurait gavé sérieusement d’avoir ses chaussures traînant sur MA moquette, sa tasse de café posée en vrac dans MA cuisine parce que M. Valentin a sûrement peur du lave-vaisselle, et de le voir vautré dans MON canapé, pas rasé, pas habillé, et se trouvant drôle en me disant que je suis teeeelllllement jolie quand j’enlève la poussière. Alors ça non merci. Ravie de ne pas avoir à nettoyer derrière Valentin. Ravie qu’il ne soit pas là. Qu’il n’ai pas appelé. Pas même envoyé un petit tout petit SMS.
Parce qu’il avait sans doute mieux à faire.
Parce qu’il ne pensait pas à moi.
Parce qu’il m’a déjà oubliée.
Ooooooooooouuuuuuuuuuuuuuuiiiiiiiiiiiiiiiiiiiinnnnnnnnnnnnnnnnnn.
Je vais appeler Germaine.
To be continued…en attendant…et en attendant, une pause musicale
(Previously, in my 24 hours, Germaine débarquait au milieu de mes réflexions, qui me poussaient à ne rien envisager avec Valentin, pour m’annoncer au milieu d’un torrent de larmes que Valentin l’avait quittée)
J’ai passé la journée à consoler Germaine. De tristesse en désespoir, telle un champ de ruines, elle errait dans mon salon, se traînant entre le canapé et le sol. Bon, là, j’exagère un tantinet. Elle était moralement à terre, mais a figé sa douleur sur le canapé, drapée dans une dignité tout à fait relative. Les chagrins dus aux ruptures nuisent énormément à l’élégance discrète qui fait partie de notre charme ; les reniflements aggravent prodigieusement la mise à mal de ladite élégance. Se moucher en imitant les trompettes d’Aïda, barbouillée de rimmel, et le cheveu en bataille, laisse un souvenir fort peu complaisant.
Germaine a fini par rentrer chez elle. Perte sèche de la journée (si je peux le dire ainsi, étant donné le flot de larmes) : un coussin BLANC de mon canapé, maintenant rayé de noir (son mascara est vraiment pourri) et plusieurs paquets de Kleenex.
Je peux enfin me concentrer sur l’essentiel. Valentin. De manière irrévocable, je ne voulais plus entendre parler de lui, en tout cas d’une histoire entre nous, ce matin. Et alors que je ne lui ai rien demandé, voilà ma Germaine qui déboule tout en pleurs pour me dire que Valentin a rompu. Ça remet en cause beaucoup de choses. Pourquoi aurait-il rompu, si ce n’est pour moi ? A moins que lui aussi, englué dans des remords comme un hippopotame dans des étangs marécageux, ne veuille plus entendre parler ni de Germaine, ni de moi. Nous serons à jamais dans son souvenir une tâche, celle qu’il a séduite, celle qui a été séduite, deux histoires qui se mélangent et rendent insupportables le quotidien. Cependant, je ne vois pas Valentin s’embarrasser de ce type de pensées.
Donc, si Valentin n’a pas de regrets, et qu’il a quitté Germaine, c’est qu’il a une bonne raison.
Donc, comme Valentin ne m’a pas donné de nouvelles, c’est qu’il attendait que Germaine m’informe de l’évolution sismique de ses sentiments.
Donc, Valentin doit maintenant être sur le pied de guerre. Ne sachant pas où j’en suis dans la découverte des informations, il reste en retrait. Par discrétion ou prudence, car il doit se douter que Germaine a passé du temps avec moi.
Donc, il ne me reste qu’à l’appeler. Lui dire que je sais tout. Que Germaine , avec le temps, comprendra. Et que je suis prête à vivre une folle histoire d’amour très romantique avec lui.
Donc, il faut que je lui téléphone.
Je vais me laver les dents. On est toujours plus clair l’haleine fraîche.
Valentin…Valentin, je vais t’appeler, et ensuite on va se voir, et tu vas me dire que j’ai bien fait de passer ce coup de fil, et ce sera tellement beau, et merveilleux, et on va être heureux et…et… et pourquoi je t’appellerai, moi ?
La bouche pleine de dentifrice, mes idées s’entrechoquent subitement. (Je ne sais pas si vous avez remarqué comme il est difficile de conserver longtemps du dentifrice dans la bouche).
Genre. Genre c’est moi qui devrait l’appeler. Germaine débarque, vide son sac, pleure à se noyer dedans, c’est ma meilleure amie je le rappelle au passage, et elle à peine partie, j’appelle son ex chéri que j’ai embrassé cette nuit pour lui dire : « Alors bébé, on danse ? ». Je délire. Que je me sois mal tenue cette nuit, que mes principes d’amitié aient été bafoués, bon, certes, c’est une chose, je ne reviendrai pas dessus. Mais je ne vais pas en plus me jeter sur celui qui a brisé Germaine comme ça, genre poussez vous la voie est libre he’s mine.
S’il veut me voir, puisqu’il a pris en quelques sortes les devants en larguant cette pauvre Germaine, et bien, il va, lui, faire le premier pas. Un peu trop simple sinon, va falloir qu’il se donne du mal, le p’tit monsieur. Moi, je ne bougerai pas. Pas d’un poil de grenouille. Rien, rien. De toute façon, il est évident qu’il va téléphoner. Je n’ai qu’à attendre.
Je vais me faire les ongles. Saine occupation.
Non, c’est idiot, si le téléphone sonne, je ne pourrais pas répondre, ou sinon, je vais bousiller le vernis, et comme il voudra me voir tout de suite, je serai bien moche avec ma peinture de guerre sur les doigts, et tout s’arrêtera là, avant d’avoir vraiment commencé.
Je vais me faire un café. Non, un thé. Trop de café depuis ce matin, je vais finir toute énervée. Je me suis déjà assez donnée en spectacle comme ça. Un bon thé, avec des gâteaux. NON !!!!!!!!pas de gâteaux. Pas question de gonfler comme une éponge avant de le voir. J’ai un peu faim, mais je vais plutôt prendre une pomme. C’est très bon les pommes.
Là, il est 18h, il ne va pas tarder à appeler, il va me proposer une soirée, ça va être merveilleusement romantique…qu’est ce que je vais me mettre ? Je n’ai rien à me mettre. C’est affreux. Non, mon placard ne déborde pas complètement. C’est juste un peu en désordre. Oui, je viens de m’acheter cette a-do-ra-ble petite robe, mais et d’un elle n’était pas chère et de deux je n’en avais pas dans cette couleur, enfin, dans ce ton de noir, et de trois, ça ne vous regarde pas.
Y’a sûrement un bon feuilleton à la télé. Je zappe. Je zappe. Je zappe. Rien. Pourri la télé. 18h30. Ca file quand même. Peut-être que mon téléphone est éteint ? Non. Il est même chargé à bloc. Et pas en mode silencieux. Tout est normal.
Il est mignon, il doit être en train d’hésiter. J’appelle, j’appelle pas…appelle appelle appelle…
Ca sonne. Inspiration, expiration….pppppffffffffffffffffffffffffffff.
C’est ma mère. C’est le moment, vraiment. Bon, elle attendra. Transmission de pensées, télépathie de fille à sa mère: je vais bien, t’inquiète, mais là j’attends le coup de fil qui va changer ma vie et qui va arriver et s’il arrive pendant que je te parle je ne pourrais pas répondre et je finirais seule comme la vieille tante Madeleine et ce sera affreux.
19h. Peut-être que c’est Valentin qui a un problème avec son téléphone.
Je pourrai l’appeler, je me mets en numéro masqué, juste pour voir s’il décroche, et puis je raccroche, et là il a le portable dans la main, et il me téléphone, et ça va être génial, mais je lui dirai quand même « Oh quelle surprise ! ».
La robe avec mes escarpins que j’étais obligée de les acheter pour aller avec la robe, ça sera parfait ce soir.
Comment ça je tourne en rond à en donner le vertige à mon ficus ? Pas du tout. C’est faux. Je marche beaucoup dans la journée, c’est très bon de faire de l’exercice, même chez soi.
Tiens, un vieux Gala qui a six mois. Vais le bouquiner un peu.
19h14. Peut-être qu’il est malade.
C’est ça. Il est malade, très très mal, seul au fond de son lit, et personne ne le sait, et il attend les secours.
Je vais l’appeler pour en avoir le cœur net. Je ne peux pas le laisser souffrir comme ça.
Non ! J’ai toute la vie devant moi pour le soigner et le bichonner. Un peu de retenue tout de même. Et puis les hommes n’aiment pas qu’on les traite comme des bébés, même s’ils sont à l’agonie au moindre petit bobo. Enfin, Valentin est sûrement différent, bien plus fort et courageux et viril.
19h32. En fait il va débouler. C’est ça. Il va me faire une surprise. Et moi, là, j’ai une tronche de serpillière. Il va arriver pour m’enlever et m’embarquer vers les mers du Sud, et je vais l’accueillir avec la tête de Cendrillon qui aurait trop bu. Y’a Urgence. On devrait inventer les téléphones portables waterproof, comment je fais là pour foncer sous la douche sans risquer de rater son appel ?
19h58. J’ai pris le risque énorme de prendre une douche. Je n’ai raté aucun appel. Ni SMS. Rien. Pour proposer un dîner, ça commence à faire tard. Pourquoi il n’appelle pas ? Il doit être timide en fait. J’aurai du appeler, moi. Tout est fichu parce que j’ai voulu me la faire réservée. Merveilleux. Extraordinaire.
20H16. En fait il s’en fiche.
20H34. Sale con.
20H47. Pourriture, ordure, enflure (j’aime la poésie, le dimanche soir, quand je suis seule et abandonnée et que personne ne m’aime)
21h12. Si je retourne l’horloge, ça donne toujours la même heure.
21H13. J’ai cassé l’horloge en la décrochant pour la retourner.
21H39. Je suis seule.
21H56. Ooooooouuuuuuuuuuuuuiiiiiiiiiiiiiiiinnnnnnnnnnnnn (mais je n’appelerai pas Germaine).
22H24. Je cherche sur internet l’adresse d’un couvent. Sans hommes.
22H46. Je vais me coucher. Autant mourir. Valentin, tu auras ma fin sur la conscience.
To be continued

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