Garance

Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 17:38
J’ai connu les joies des vacances en famille, les grandes réunions dans des maisons à la campagne, pour la plupart du temps appelées « château », même si elles n’ont de château que le nom et l’ambition qu’on leur prête. Les mariages pendant lesquels on se cache sous le buffet en jouant à être une princesse dans sa belle robe de demoiselle d’honneur. Les cousins courant dans les couloirs, les tablées d’enfants qui ne doivent pas déranger les parents, les cache-cache dans le parc, les batailles de polochons, les histoires qui font peur, qu’on se raconte cachés sous les édredons jusqu’à des heures jugées indécentes par les adultes. Et les toits qui fuient, les gouttes qui tombent dans les vieilles bassines en émail, autrefois utilisées pour la toilette. Les coupures d’électricité impromptues, au moment le plus important d’Intervilles, et la chasse aux bougies et aux chandeliers pour continuer à y voir quelque chose. Les araignées qu’on découvre sous l’oreiller avant d’aller se coucher, dans un lit aux draps froids d’humidité. Et les moustiques qu’on écrase sur le mur, laissant des petites traînées noirâtres, telles des trophées de chasses enfantines.
Tout ça, j’ai baigné dedans. Madame du Rouard de Quierzy a fait des centaines d’albums photos. On me voit petite, en barboteuse, ou barbotant dans mon bain. Dans les bras de ma marraine, la sœur aînée de madame du Rouard, le jour de mon baptême. En demoiselle d’honneur pour des cousines plus âgées, affublées de robe à smocks ou en liberty – comme c’est charmant tous ces enfants, qu’ils sont mignons !!! - . Le jour de ma première communion, celui de ma profession de foi, en aube, la croix d’olivier autour du cou. A mes anniversaires soufflant mes bougies, les cheveux un peu plus longs chaque année. A Noël, avec les parents de monsieur et de madame du Rouard (Noël, cette fête qui réunit toute la famille ; et la famille si « heureuse » de se trouver réunie), au pied du sapin, contemplant la pyramide de cadeaux. Avec une couronne de reine, posée de guinguois, un jour de galette, ou couverte de chocolat un jour de Pâques. Brandissant fièrement mon baccalauréat ou mon permis de conduire.
Des photos qui sont aussi dans des cadres en métal argenté, posés sur le piano ou la cheminée du salon. Souvenirs de classe, photos prises en début d’année à l’école, avec une dent tombée pendant l’été et le sourire dégarni, le col bien boutonné, le gilet bleu marine bien fermé, vestiges d’uniformes de certains établissements privés.

Chez monsieur et madame Joao Pessoa, il n’y a pas une photo de moi. Juste celles de leurs chats, des chats de gouttière aux noms tout trouvés : Minou, Gros Matou, Merlin pour le dernier. Sur leur table, ce n’est pas moi encadrée qui figure, mais le calendrier de la Poste et Sainte Latifa. Sur la petite commode de madame Joao Pessoa, on ne retrouve pas la boîte en porcelaine contenant ma première dent de lait, et ma première mèche de cheveux coupés, mais une sainte vierge en plastique remplie d’eau de Lourdes.

Je déteste mes parents. Ceux qui ont étalé leur mensonge, ceux qui l’ont dissimulé.



©Anne-Laure Buffet, Octobre 2009  
Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Garance - Communauté : Les nouvelles au fil des jours
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 17:33

Je déteste mes parents. Les quatre.
Je suis un mensonge ambulant. J’ai été élevée dans le mensonge, j’ai grandi avec, j’ai construit ma vie autour de ça. Je n’ai jamais douté de qui j’étais. Aujourd’hui, je ne doute pas de n’être personne.

Je ne peux plus voir monsieur et madame du Rouard de Quierzy comme mes parents. Je ne peux plus m’adresser à eux en leur disant « papa », « maman ». Je ne vois pas monsieur et madame Joao Pessoa comme mes parents. Je ne trouve aucun point commun, aucune ressemblance entre eux et moi. Peut-être, la couleur des cheveux. Mais monsieur du Rouard de Quierzy est aussi brun que monsieur Joao Pessoa. Madame du Rouard de Quierzy a le teint légèrement bistre, comme madame Joao Pessoa.
Parfois, on ressemble à des inconnus, alors qu’au sein d’une même famille les traits communs ne sont pas flagrants.

Je n’ai jamais pensé, jusqu’à ce que j’apprenne la vérité, que ma vie, tout ce que je suis, reposait sur une tromperie. Certains enfants se sentent parfois tellement incompris ou différents de leurs parents qu’ils en viennent à imaginer qu’ils ont été adoptés. J’avais des copains à l’école qui disaient ça, quand on était petits :
- Moi c'est sûr j'ai été abandonné à la naissance et trouvé dans une poubelle, mes parents sont trop nuls. Ma mère, on a du l'obligée à m'abandonner; elle devait être super belle ma mère...

- Ben te plains pas, les miens sont pires que nuls, sont archi nuls. C’est même pas mes parents.

Enfin, ce genre de choses…

Je ne me suis jamais sentie en décalage avec ma « famille ». Je ne me suis jamais non plus amusée à me comparer à celle que j’appelais il y a encore peu ma mère. Comme toutes les petites filles le font, je l’ai imitée. Je lui ai pris en douce son rouge à lèvres, son vernis à ongles et son fard à paupières. A six ans, douée comme une guenon avec un pot de confitures, j’avais fait un essai de maquillage assez peu réussi. Papa (mon faux papa, pas le vrai) a fait une photo de moi. Elle est toujours accrochée dans ma chambre.

Puis, je l’ai critiquée…trop stricte, trop sévère, trop coincée dans ses habitudes. Puis, je m’en suis détachée, sans cesser de l’aimer. Nous sommes différentes et ne voyons pas les choses sous le même angle ou de la même façon. Pas de quoi pour autant se fâcher avec ses parents.

Certaines de mes amies se sont pendant un temps crêpé le chignon avec leurs mères. Moi, jamais. N’étant pas de nature rebelle, j’ai traversé facilement l’adolescence, pour le plus grand bonheur de mes parents, suscitant la jalousie de leurs relations, souvent aux prises avec leurs progénitures. J’étais la fille qu’on désire et qu’on envie. Bien élevée, gentille, appliquée à l’école, bonne élève, me conformant aux règles sans pour autant toutes les admettre, plutôt jolie, souriante et serviable. Quel tableau flatteur je fais de moi ! N’oubliez pas que je ne suis rien en fait, ni la fille d’aristos dont le blason se dédorait avec l’absence d’enfant, ni celle de la concierge, qu’on laisse jouer par pitié dans la cage d’escalier en été, pendant que les enfants des riches de l’immeuble partent au Club ou dans leurs grandes maisons de famille.



©Anne-Laure Buffet, Octobre 2009  
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 17:28
Je m’appelle Garance João Pessoa. Je suis née le 13 novembre 1990. Mon père est portugais et peintre en bâtiment. Ma mère est espagnole et gardienne d’immeuble. Je connais leur histoire, celle qui a précédé ma naissance, depuis toujours. Je vis avec eux depuis toujours. Au dessus d’eux. Je ne les ai jamais appelés papa, ou maman. Je ne connais ma véritable identité que depuis deux semaines.

Avant, il y a encore seize jours, j’étais Garance du Rouard de Quierzy.
Fille de Hubert du Rouard de Quierzy, haut fonctionnaire, nommé il y a peu conseiller privé d’un membre du gouvernement, et de Brigitte du Rouard de Quierzy, née Jouannec de Bizien, dont la fonction principale est d’être responsable de la catéchèse pour le collège et le lycée dans un établissement privé réputé du XVIe arrondissement. J’étais leur fille unique, un « don de Dieu », comme toute la famille m’appelle, madame du Rouard de Quierzy mère en tête. Un miracle, monsieur et madame du Rouard de Quierzy n’arrivant à pas à avoir d’enfant après plus de dix ans de mariage. Un malheur qui semblait s’abattre sur la famille, accompagné de soupçons d’impuissance et de stérilité. Et puis, je suis née. Mademoiselle du Rouard de Quierzy, seule héritière du nom, et ne pouvant le transmettre.

Il y a seize jours, je fêtais Noël en étant encore leur fille.


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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 17:15
Papa est peintre. Il peint toute la journée, du blanc, de la couleur. Papa est perfectionniste et n’aime que le travail bien fait. Aussi, s’il doit rester plus longtemps que prévu sur sa peinture afin de la terminer correctement, il ne rechigne pas et ne compte pas son temps. Papa aime ce qu’il fait et y consacre beaucoup d’énergie. Papa n’est pas un artiste. Il est peintre en bâtiment. Il se nomme Luis Jose João Pessoa, originaire de Cascais, Portugal. Il a quitté son pays avant la révolution des œillets. Depuis, il n’y est jamais retourné.
Maman est espagnole. Elle se nomme Esperanza, née Sanchez. Pour tous les habitants de l’immeuble duquel elle tient la loge, elle est Esperanza. Esperanza et son courrier, Esperanza et son aspirateur, Esperanza et son sapin de Noël. Esperanza qui sait tout et ne dit rien.
Maman est gardienne de l’immeuble depuis presque trente ans. En arrivant en France, elle eut la possibilité de prendre tout de suite cette loge, recommandée par un de ses oncles qui travaillait pour le syndic. Elle parlait peu, et mal, le français. Consciente que c’était une opportunité pour elle, elle prit la loge, et des cours de français, et travailla autant qu’elle le pouvait pour garder sa place. A l’époque, la loge était, en taille, bien suffisante pour elle. Une pièce de presque 20m2, équipée d’une plaque et d’un évier dans un coin, et d’une douche dans un autre. Maman ne pensait pas cependant rester longtemps à ce poste. A cette époque, maman avait de l’ambition. Elle voulait devenir couturière pour une maison de prêt-à-porter.
Papa a été envoyé un jour pour repeindre la cage d’escalier. Maman faisait briller les barres de cuivre de l’escalier. Faire briller les barres de cuivre lui prit plusieurs jours.
Six mois après, maman distribuait avec le courrier des faire parts de mariage. Papa repeignait la loge, et construisait une cloison, avec l’autorisation du conseil syndical, pour créer une chambre minuscule.
Maman a renoncé à ses ambitions de maison de couture. Papa a continué à peindre. Maman n’a pas eu l’ambition de le pousser à avoir sa propre entreprise. Papa n’a pas eu le courage de le faire. Maman disait apprécier d’avoir en charge l’immeuble. Papa ne l’a pas encouragée à postuler comme couturière. Papa et maman étaient logés et avaient peur de ne pas pouvoir s’offrir ne serait-ce qu’un studio.
Papa et maman, d’un commun accord, quoiqu’il soit tacite, ont décidé que leur vie se passerait dans cette loge. Sans même sans rendre compte, ils ont renoncé à leurs rêves.

Puis, je suis née.
Avec ma naissance, leurs ambitions sont revenues. Pas pour eux, pour moi.
©Anne-Laure Buffet, Octobre 2009 
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 16:52

Je suis née le 13 novembre 1990. Mes parents n’avaient pas d’idée particulière pour me donner un prénom. Ils attendaient tous les deux un garçon, et n’avait rien prévu pour une fille.
Maman, très pieuse et confite en dévotions, avait pensé à me donner le nom du saint du jour de ma naissance. Le 13 novembre, on fête la saint Brice ; malédiction pour eux ; ils souhaitaient un garçon, le saint correspondant était un homme.
Et moi j’étais là, toute petite et sans prénom, dans mon couffin. Ne pouvant pas me donner le prénom sus cité, papa se rabattit sur le calendrier républicain. Je rappelle pour ceux qui l’ignorent que ce calendrier fut utilisé pendant douze ans, à peu près. Et que je dois mon prénom à Fabre d’Églantine. De là à le remercier…

Cela dit, je n’ai pas à me plaindre. Si le 13 novembre correspond à Garance, j’aurai pu à quelques jours prêts m’appeler Bacchante, Azerole, Orange, ou Faisan. On peut donc conclure du choix de mon prénom de baptême que j’ai tout de même eu une certaine chance.

©Anne-Laure Buffet, Octobre 2009  
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Publications...à ce jour...

NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

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