Mercredi 4 novembre 2009 3 04 /11 /2009 23:17

Faut pas qu'je bouge. Il va s'arrêter, y'a toujours un moment où ça s'arrête.

Ce soir, c'était comme les autres, les autres soirs. Les enfants étaient déjà couchés quand il est rentré. Il est allé les embrasser. C'est un bon père, il aime nos enfants. Je sais que ça lui manque, de ne pas pouvoir passer plus de temps avec eux. Dès qu'il le peut, il s'en occupe. Alors le soir quand il rentre, il va les voir, dans leurs chambres. Il remonte la couette qui a déjà bougé, recouvre leurs petits pieds, pour pas qu'ils n'aient froid. Il les embrasse, chacun, sur le front, doucement, passe sa main dans leurs cheveux. Il éteint la lumière que je laisse allumée pour qu'ils s'endorment. Et sans faire de bruit, il referme la porte.
Alors on est tous les deux.

Je suis dans la cuisine.

Je prépare le dîner, comme tous les soirs. Comme tous les soirs il est crevé. Il ne veut pas parler. Je lui demande comment s'est passée sa journée.
Mais comment pourrait-elle bien se passer? La journée à bosser, la journée à s'épuiser, pour des cons, passez-moi l'expression, comme un con, un con qu'il est à pas se révolter. Son travail, il ne l'aime pas, mais il ne veut pas en changer. Parce que moi je ne travaille pas. Alors s'il change, s'il veut changer, mais qu'il ne trouve rien, comment on va vivre? Comment on va faire, avec les enfants, la maison, et tout ce que moi je veux?


Mais moi je ne veux rien, moi je ne demande rien, moi je suis heureuse comme ça. Je veux juste être avec mes enfants, avec lui. Alors je me tais.

Il me regarde. Je le sais. Je ne le vois pas, je lui tourne le dos, je prépare le dîner. 
Je sais qu'il me fixe. 


Ca fait mal un regard comme ça. 

Mais c'est pas grave.

Un coup de poignard dans les omoplates. 

Mais c'est pas grave.

Il n'a pas eu une bonne journée.

Le silence m'écrase. 

Je l'entends se lever. 

Il prend un verre. 

Il ouvre la bouteille. 

Il passe près de moi. Si près que son épaule cogne la mienne.
 

J'aurai pu me pousser mais je ne l'ai pas fait. Les yeux rivés sur la casserole, tout bas, je murmure un pardon. Pardon d'avoir été là. Pardon d'être sur son chemin. Pauvre fille. Pauvre fille de ne pas lui avoir donné le verre qu'il voulait. Pauvre fille de ne pas y avoir pensé. 

Le dîner est prêt. Il n'a pas faim. Il veut juste un autre verre. 

Je fais quoi alors avec le dîner? Je regarde la viande refroidir. Je n'ose pas manger, de peur de l'énerver. 

Encore un verre. Il me fixe toujours. Où que j'aille il me fixe. Comme une mouche, il me regarde. Une mouche ou une araignée, je ne sais pas. Je crois qu’il tisse sa toile.
Non en fait je me trompe, c’est faux, il n’est pas comme ça. C’est mon mari et je l’aime, c’est le père de mes enfants. Non, il ne me ferait pas de mal, pas exprès, pas lui.
 

Et pourtant, je ne bouge pas.

Tu ne bouges pas?

Non, je ne peux pas, je ne veux pas.

Mais tu ne bouges jamais de toute façon.

Si je bouge, je bouge pour toi, pour les enfants, pour la maison.

Non tu ne bouges pas, tu ne fais rien, tu restes là et tu fais quoi toi de tes journées?

Encore un verre. Un regard d'acier qui me transperce, une main agrippée au verre.

Bouge nom de Dieu bouge, fais quelque chose, mais non regarde-toi, tu restes plantée là.

Mais que dois-je faire? Je ne sais pas ce que tu veux.

Si, tu le sais, mais tu ne fais rien. 

Sa main est sur mon poignet, il l'attrape, il me tient, j'ai mal, mais je ne dis rien.

Tu vois, tu ne dis jamais rien. Tu ne sers à rien. Il se ressert un verre. T'es rien, tu mens, je sais que tu me mens. Tu fais quoi toi, et c'est qui, avec qui tu vas, tu me trompes, tu baises où hein dis moi? 

Lâche moi tu me fais mal...

Non, réponds, t'es avec qui pendant que je bosse, hein, c'est quoi cette odeur, tu pues, tu pues le sexe. 
 

Mais non j'ai rien fait je fais rien, je suis là calme toi. J’ai mal, mais je ne dis rien, je ne veux pas lui dire. De la main qui me tient, il me serre encore plus fort, c’est un étau, je sens battre mes veines, me fais pas mal s’il te plaît pas  ce soir, les enfants dorment, il ne faut pas  les réveiller, me fais pas mal, s’il te plaît pardon pardon, j’ai rien fait je ne comprends pas mais pardon.

Il se sert un verre. 

Me calmer? Pourquoi me calmer? Tu me mens, salope, tu fais que mentir, tu te fous de moi, t'en as rien à foutre de moi... tiens c'est du fric que tu veux, c'est ça? 

Je remue la tête, mais il ne me regarde pas. D'une main, il me tient toujours, et l'autre sort son portefeuille, il prend des billets, me les jette à la figure, tiens, moi aussi je peux te baiser si c'est ce que t'aime, faire la pute.

Je ne comprends rien, j'ai mal, et il me tire par le bras, j'ai mal encore, mal au dos, mal à l'épaule, il me tire, et me pousse et je suis devant la glace.
 

Regarde-toi sale pute, pour qui t'es maquillée comme ça hein dis-moi?

Je ne suis pas maquillée ou si peu que ça ne se voit pas. Je suis devant cette glace. Il est derrière moi. Sa main me lâche le poignet, se pose sur mes épaules, les serre, les broie, je me vois avoir mal, la douleur est plus forte cette fois que les autres soirs, je veux crier mais je ne peux pas. 

Regarde-toi, traînée, regarde ta gueule.
 

Ma gueule, j'ai mis dessus de quoi cacher un bleu. Tu m'as fait tomber, tu ne voulais pas, mais j'ai un bleu, sur la joue, sur la pomette, c'est pas ta faute mon chéri j'aurai pas du être là. 

T’as dit quoi là ? Tu veux dire quoi, tu veux dire que je te bats ? Non je te bas pas, je t’explique.

Il me pousse, je suis contre la glace, je me vois dedans, ce visage gonflé, le bleu caché pour que les enfants ne le vois pas, le bleu est là devant mes yeux, dans la glace, et lui derrière, son regard qui me brûle, il me tient, me tire en arrière, il est trop fort pour que je résiste.

T’es qu’une salope, tu comprends rien, et moi je vais en crever de tes saloperies, de ta gueule qui me gave quand je rentre.
 

Et il me tire encore.

Tu fais que mentir, j’en peux plus.

Il me tire et me pousse, et je sais qu’il est en colère qu’il n’en peut plus, je ne l’écoute pas assez, oui sans doute je ne suis pas assez là, je ne m’intéresse pas à lui, pas comme il faudrait, c’est ma faute, pardon, me pousse pas, arrête, pas une gifle s’il te plaît, ne me gifle pas, mais je sens qu’elle tombe, sa main sur ma figure, je la sens sur ma joue, ça me brûle, elle m’arrache la tête d’un coup, comme si mon oreille explosait.

Tu vas comprendre peut-être, salope, tu vas apprendre, je vais te faire apprendre.

Ca bourdonne dans mon oreille, non arrête, ne fais pas ça, avant c’était pas comme ça entre nous, avant ça allait, ça peut aller encore.
 

Non, ça ne va pas t’as jamais rien fait, rien, rien pour moi, regarde toi, t’es nulle, t’es une merde, et sa main tape encore ma joue, il veut que je comprenne, mais là j’ai plus d’air, il me pousse et je ne résiste pas, il me pousse et je tombe, je tombe par terre, et il ne fait rien.

Je reste là, j’ai la joue qui saigne je crois, je crois bien que c’est du sang, ou sinon des larmes des larmes que je ne contrôle pas.

Tu fais quoi là? Tu vas chialer, mais tu comprends rien, c’est pour toi que je fais ça, allez bouge, bouge puisque tu veux tellement te faire remarquer.
 

Je suis par terre, et j’ai mal, mal partout.

Un coup dans les côtes. C’est sa chaussure qui a tapé. Un coup encore, et un autre, et un autre, et je mets mes bras sur mon visage, mais il tape encore.
Je ne vais pas crier, les enfants dorment ils ne doivent pas voir, ils ne doivent pas  savoir, papa vous aime, papa n’est pas comme ça, ne venez pas mes bébés, un coup encore, j’ai mal, mon ventre va exploser.

 

Et puis plus rien.

Je ne remue aucun membre. Rien. Trop mal.

C’est ma faute. Je ne montre jamais que je l’aime.

Pardon, mon amour. Je vais changer.


En 2007, 166 femmes trouvaient la mort sous les coups de leur conjoint. 
Le 3919, numéro d'urgence pour les femmes battues, est débordé par les appels.
Et pourtant, souvent, ils disent  "je peux pas expliquer pourquoi j'ai fait ça, je l'aimais."


©Anne-Laure Buffet, Novembre 2009
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Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /2009 22:44
Il pleut dehors. Je regarde de ma fenêtre fermée ces gouttes qui s'accrochent à ma vitre et laissent comme des rivières brillantes. Au travers des nuages le soleil se bat pour exister et fait étinceler ces perles de pluies comme mille diamants. 
 
Moi qui n'ai jamais aimé la pluie. Qui n'y voyais que les larmes du ciel, me protégeant de leur froideur, pour ne pas être transpercée, près d'un feu entretenu. Aujourd'hui elle m'est bien égale; je peux sortir, courir s'il le faut, si au bout de ma route, vous êtes là.
 
Et ce feu dans l'âtre, je n'en ai plus besoin. Depuis votre dernier courrier, j'ai chaud sans cesse. Une chaleur douce, constante, dans laquelle je m'enveloppe autant qu'elle m'inonde. Je la sens m'étreindre, comme vos bras lorsque vous me tintes enlacée, ce soir où j'eus la joie de vous voir. Comme une enfant, je me blottissais alors contre vous. Comme une femme, je restais ainsi, guettant vos caresses, les demandant, de mes yeux, de mes mains, ne pouvant retenir mon soupir lorsque votre paume m'effleurait, lorsque votre souffle me cajolait. Lorsque le long de mon dos vous devînmes entreprenant.
 
A l'aube il a fallu que je vous laisse. Vos bras se sont écartés, en douceur, et lentement je m'en suis séparée. Ce détachement fut difficile, je me sentais chez moi, enfin chez moi. Mais sachant que j'allais y revenir, la tristesse de la séparation était amoindrie. Mes doigts glissèrent sur vos épaules, il m'était impossible de les détacher de vous. Je vous laissais les guider, dans votre nuque, sur votre cou, se croiser dans les vôtres, pour les maintenir un bref instant encore, comme les deux maillons soudés d'une chaîne; jusqu'à ce qu'ils acceptent de s'éloigner, un peu, si peu. Mes doigts gardent votre empreinte, tout comme il me semble que ma peau conserve votre odeur. Comme de la terre glaise travaillée par un artiste, je me vois redessinée sous votre pouce si ferme près de mon sein, votre index si tendre sur mes lèvres. J'ai emporté avec moi vos yeux dont la prunelle me dévorait et faisait monter un désir nouveau, impétueux.

En y pensant j'en frissonne encore. L'humidité si présente au petit matin était indéniable. Nous devions nous séparer ou nous y plonger un peu plus. C'est sans se le dire que nous fîmes à l'aurore le même choix, le deuxième, le plus difficile en l'instant, le plus frustrant, le plus empli de douces promesses également. Et ce pour mieux je le sais nous revoir, chez vous ou chez moi, comme il vous plaira.

Monsieur, mon ami, je ne cherche plus à rentrer dans ma carapace. Je devine que mon visage ne vous déplaît pas en pensant aux baisers dont vous le couvrîtes. Mes pattes ne se tordent plus pour se protéger; vous prenez mes doigts dans vos mains et les portez à votre bouche.
La tortue que j'étais hier encore n'a plus peur du jour, n'a plus peur d'être ce qu'elle est. Vos paroles sont ma couverture, vos gestes me consument et me font renaître plus vivante à chaque instant , vos baisers deviennent mon armure.

Mon doux, mon bel ami, acceptez de lire ce qu'à haute voix je n'ose encore vous dire. Aussi sincère et innocent que l'enfant l'est en découvrant la vie, me sachant aimée de vous sans que vous n'eussiez à prononcer ces mots qui enchantent, je vous les envoie sous ma plume aimante. Je vous aime mon ami. Et aujourd'hui, demain, et tant que j'aurai un souffle pour le murmurer, je me plais à m'offrir à vous, car c'est à vous que je suis.

Votre tendre amie, votre douce mie.


©Anne-Laure Buffet, Novembre 2009


  
Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Lettres - Communauté : des mots pour le plaisir
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Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /2009 09:14
Et voilà. Vous êtes plongé au milieu de votre histoire. Le meurtrier psychopathe serial killer est caché derrière le placard à balais de la cuisine, armé d'un couteau très aiguisé, mais heureusement l'inspecteur Trucmachin est là pour arriver à temps et sauver la jeune fille en détresse qui a failli mourir...Ou encore vous étudiez la vie de ...qui vous voulez d'ailleurs, et au moment où vous apprenez avec stupéfaction que lui aussi à 6 ans allait à l'école, vous devez reposer votre ouvrage.
Mille situations pourraient ainsi être listées, qui entraînent un "ehhh flûte". Vous reposez votre livre. Vous mettez un marque-pages, au cas où, on ne sait jamais, vous ne sauriez plus ce soir où vous en étiez. Et vous êtes frustrés.
Vous partez travailler, le coeur lourd et la tête entre deux paragraphes. Vous pourriez prendre votre livre avec vous, dans votre métro, votre bus, votre tram...mais il est trop lourd, et vous ne sauriez pas quoi en faire. Vous allez avoir des rendez-vous, des réunions, et des minutes, parfois des heures d'attente, perdues. Vous vous mordez les doigts en vous disant "Ahhh si j'avais eu mon livre..."...
Votre livre, votre lecture, votre texte, vous l'avez avec vous. Vous ne le savez peut-être pas, et pourtant si, il est bien là. 
Bon, ok, je m'adresse c'est vrai aux propriétaires, de plus en plus nombreux, de ces téléphones qui ne sont pas que des joujoux comme l'I phone, le Black Berry, et consorts. 
Qui offrent la possibilité de la lecture numérique. 
Vous vous connectez, et reprenez votre texte là où vous en étiez. Pile poil. C'est beau la technique. Que vous soyez coincé dans une salle d'attente, bloqué dans un embouteillage, balloté dans un transport en commun...votre livre vous suit. 
Ahhhhhhhhhh Excusez-moi... vous vouliez lire le blog Drôle d'endroit?? Mais, pas de problème. L'application "overblog" existe sur I phone. Sur Black Berry, je crois, aussi. Il suffit de la télécharger, elle est gratuite. Vous accédez après connexion au moteur de recherche overblog, vous tapez l'adresse : drole-dendroit.com, et nous revoilà ensemble.
Les articles sont parfaitement et clairement lisibles. Vous pouvez en consulter un, ou plusieurs. Les commenter. Les envoyer par mail à vos amis parce que, franchement, vous adorez (auto-satisfaction, désolée)...
Pour ceux qui ont ou auront (très vite) l'application, et qui de plus se sont inscrits à la newsletter, vous êtes informé par mail d'un nouvel article. Vous cliquez sur le lien...et la lecture peut commencer. 
Ne doutez pas de la lecture numérique. Elle vous offre la possibilité de lire. C'est tout. Et c'est déjà énorme.

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Lettres - Communauté : Facebookiens grands auteurs
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Lundi 2 novembre 2009 1 02 /11 /2009 18:10

(-Ca ne sert à rien de se moquer.

-Je ne me moque pas.

-Je n’en suis pas certaine. Je continue ou tu t’en fiches ?

-Continue.)...
 

-Alors nous voilà, comme des gamins, avec nos points noirs. Une bande d’ados prépubères, si ce n’était l’importance qu’on leur attribue. Ce qui devrait me consoler, c’est que, malgré cet ajout peu seyant, le nom qu’on nous donne n’a pas changé. Nous sommes les bêtes à Bon Dieu.

-Ah oui ?

-Tu ne savais pas ? Mais qu’est ce que l’on vous apprend à la naissance ? Et bien oui Monsieur, nous sommes les bêtes à Bon Dieu. Nous portons chance ; et nous faire du mal attire le mauvais sort. Il paraît même, mais c’est une vieille histoire de famille, que certains bergers s’amusant à nous écraser ont vu leurs troupeaux périr en une nuit. On peut se retrouver accrocher au cou d’un enfant, pour lui porter chance. C’est ce qui est arrivé à un de mes ancêtres, fierté familiale. Ma grand-mère en parle encore.

-Attends, j’ai du mal à te suivre. Ce qui te mets en colère comme ça, c’est que toi, ta famille toute entière, depuis des générations, vous soyez aimés, appréciés, recherchés par les humains ? Vous avez ce rôle d’amulette, de porte-bonheur, vous portez le surnom le plus beau qu’on puisse donner, et tu es furieuse. Ah…les femmes, je ne vous comprendrai jamais.

-Tu n’en aurais pas le temps, même si tu le voulais. Il te faudrait une vie entière et ta vie…excuse moi, je deviens vraiment désagréable.

-Oh tu sais on s’habitue à tout. En fait, ce n’est pas pour me déplaire. Je t’aurai connue.

-C’est gentil, merci.

-Je t’en prie.

-Voilà, suis toute émue maintenant.

- Alors concentre-toi sur ce que tu me disais. Vous comptez aux yeux des hommes. Vous avez une importance capitale. Et pourtant, pourtant et malgré tout, tu es furieuse. Explique-moi encore, je ne vois pas du tout où tu veux en venir.

-Je suis mal dans ma peau. Et jalouse. Terriblement jalouse. J’évacue ma jalousie ainsi, sans être certaine du résultat. Tu vois, je crois même que demain ça n’ira pas mieux. Toi, tu ne seras pas là pour le voir. Un autre prendra ta place. Moi, j’aurai toujours cette colère au fond de moi, que je n’arrive pas à dominer. J’aurai toujours envie de crier « Scandale! Que tout cela cesse! », sans que personne ne m’entende. Je peux être la plus belle, la plus désirée, la plus admirée, j’y gagne quoi ? Le désir des uns, l’envie des autres, la haine des derniers ?
Je peux aller me poser sur toutes les épaules de la terre, sur tous les doigts du monde, leurs chanter la météo, rester des heures sans bouger, faire croire que la pluie va venir, ça ne va rien changer. Je bouge, je me remue, me fais remarquer, vais et viens. Mais l’importance que l’on m’accorde ne dure jamais qu’une seconde. On m’attrape, on me caresse, on me relache. On m’oublie.

Je bats des ailes, comme toi. Plus longtemps. C’est normal, logique. Tu ne vis qu’une journée. Je vis des mois, parfois plus. Je suis jolie, moi aussi. Rouge et noire…on pourrait écrire un livre sur ces couleurs. Si je savais parler l’humain, j’irai glisser l’idée à l’oreille d’un scribouillard quelconque.

Je suis attendue, désirée, je fais rire et sourire.

Tu attires les regards, j’attire les envieux…Avoir une bête à Bon Dieu.

Mais toi, toi qui ne viens que d’un affreux cocon, dans lequel tu restes paresseusement caché, attendant ton heure avec prétention. Toi qui, à peine là, disparais dans un filet. Toi qui ne vis pas plus d’un jour, retirant orgueilleusement au monde la beauté que tu lui offrais.

Toi, on ne parle que de toi.

Tu peux être beau ou laid, grand ou petit, présent l’espace d’un battement de cil, posé ou déjà disparu, on ne t’oublie pas, jamais. Tu laisses une trace, intangible et si présente.

Pas la peine de me regarder ainsi en soulevant maladroitement une antenne. Ne fais pas comme si tu ne comprenais pas. N’est-ce pas toi, qui, d’un battement d’ailes, peut entraîner sur un autre continent des bouleversements météorologiques inattendus ? Ne joue pas les innocents avec moi. C’est de notoriété publique. Un papillon ici, un ouragan là-bas. Toi, ou un de ta famille, un proche, un parent peut-être. Et ça vous rend intéressants. Vous faites la Une instantanément. Vous êtes observés, détaillés, redoutés.

Moi, pendant ce temps là, qu’est ce que je deviens ? Toujours la même, toujours plantée sur le même doigt, à tenter de lui dire : « Eh oh, n’oublie pas ton parapluie, si je ne bouge pas c’est que le temps se dégrade ». Seulement ça ne compte plus. Aussi belle que je sois, je suis oubliée plus vite que possédée.. Toi, ton aile a implacablement battu et engendré une révolution, une tornade, tellement plus marquante que les quelques gouttes de pluie dont je me fais l’augure.

Toi, ou un de tes frères. Un de tes pairs.

Alors, oui, oui je t’envie, te jalouse et m’épuise à m’énerver. Et bats des ailes indéfiniment, espérant moi aussi être un jour remarquée. Ton incroyable beauté n’est comparable en puissance qu’aux catastrophes inévitables et dramatiques que tu provoques. D’un simple battement d’ailes.

Je voudrai juste pouvoir en faire autant.

 

Lui tournant le dos, la coccinelle prend son envol et disparaît derrière les herbes.

-Foutaises. Tout cela n’est que foutaises.

Battant de ses jolies ailes, le papillon s’envole aussi, dans une autre direction.

 

 

Quelques heures plus tard, une coulée de boue entraînait avec elle un village, en Italie.

Le papillon n’en sut jamais rien. Il avait déjà fini sa journée. 


©Anne-Laure Buffet, Novembre 2009 

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Extraits de nouvelles - Communauté : Facebookiens grands auteurs
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Lundi 2 novembre 2009 1 02 /11 /2009 14:27
Je ne réponds que maintenant aux lignes que je reçus de vous ce matin. 
Trop émue pour le faire plus rapidement, je cherchais il y a encore quelques instants les mots qui sauraient vous dire combien je fus, je suis, troublée à la lecture de vos phrases. 

Le doute n'est maintenant plus permis; il semble que les sentiments que je cherchais à vous cacher il y a encore peu, que je ne pouvais plus contrôler et avouais avec délice et inquiétude ensuite, aient été entendus. Et soient,je le pressens, je le sais avec confiance et certitude, partagés. Car vous n'avez pas hésité à me dire vos émotions, que je tentais moi de maquiller encore en amitié.

Mon trouble n'en est que plus grand, mon ambition de vous plaire, toujours, de vous satisfaire, encore, que plus réels et justifiés. 

Je vous parlais de tortue. Car c'est bien comme une tortue que je me voyais. Et j'ai bien des difficultés à chasser cette image. Imaginez cet animal sans sa carapace. Je ne vous parle pas de son esthétique. Il est vrai que j'attache souvent peu d'importance à la beauté plastique de ce qui m'entoure. Un paysage peut faire naître en moi des émotions visuelles. Chez mes amis, mes proches, ceux que j'aime, et tous les autres, je ne vois le physique qu'au travers d'une jumelle parfois étroite, celle de l'esprit. Un mot qui m'émeut rend la personne belle; un mot qui me chagrine transforme le plus beau des visages en un masque de bouffon. 

Votre visage est beau. 
Je voudrais le caresser. Le contempler, encore, si tant est qu'il me soit autorisé de le faire. M'y plonger, un instant qui serait alors une éternité. 
Vous apparaissez, disparaissez, et votre départ laisse derrière lui le goût de l'inachevé, de l'inassouvi. Mes yeux sont encore pleins de vous quand vous n'êtes plus là. Votre voix souffle encore dans mon cou lorsque votre bouche s'est refermée. 

Oui, je vous parlais de tortue. De cet animal qui, sans sa carapace, n'est plus rien face au monde qui l'entoure. J'ai entendu conter, de la bouche de voyageurs, que dans d'autres contrées l'on mange la chair de cet animal. 
C'est ainsi que je me sens; c'est ce que je redoute. Si je retire ma carapace, je me sens si faible, si fragile. Le monde alors pourrait me dévorer, et je n'aurai pas les armes pour me défendre. 

Mais avec vous, je suis prête à retirer cette carapace. Avec vous, je veux être cette tortue, nue et fragile, apeurée souvent, et protégée, aimée, regardée comme la créature de Dieu la plus belle et la plus importante qui soit. 
Je me sens aussi laide et grotesque que cet animal, aux allures préhistoriques, lorsque je me dévoile et que vous êtes absent. 
Je me sens belle et forte lorsque votre regard se pose sur moi. 
Je le cherche et n'en éprouve aucune honte. 

Vos lignes, ce matin, m'ont bouleversée. Arrachant cette carapace, avec force et douceur mêlées, vous m'avez fait paraître dans vos propos telle que vous me voyez; telle que je suis. Vous avez d'un trait saisi ce qui me touche et trouble le plus. Vous ne fuyez pas devant ma faiblesse. Vous l'aimez. Vous le dites. 

Et dans ces mots, c'est tout votre amour que je sens vraiment. Et qui me rend plus forte. 

Aussi, mon tendre ami, devant vous je suis nue. La pudeur n'a plus de raison d'être, si absurde en la matière. Je suis nue, et désire le rester. 
Puisque de vous je suis aimée.

Votre amie, votre mie. 

Madame B*


©Anne-Laure Buffet, Novembre 2009
Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Lettres - Communauté : des mots pour le plaisir
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Publications...à ce jour...

NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

 mail.pngChocoplumes.jpg

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