Garance

Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 20:23

Quand, pendant des années, on se conforme sans s’en rendre compte à un style de vie, on n’en change pas du jour au lendemain. Allez demander à une prostituée de devenir bonne sœur. Ou à un escroc de devenir honnête. L’affaire est ambitieuse. Pas impossible, mais ambitieuse.

C’est avec cette ambition que j’intégrais Sciences Po.

J’avais, en réussissant l’examen d’entrée, obtenu un sésame vers l’indépendance. En tout cas, c’est ce dont j’étais intimement convaincue. Monsieur du Rouard ne me demandait plus ce que je comptais faire comme études supérieures. Il « savait » déjà qu’après Sciences Po, il y aurait l’ENA. Et puis, les ministères, ou les consulats. Une évidence. Il ne pouvait en être autrement. Madame du Rouard était très heureuse. Fière, je ne sais pas. Mais très heureuse. Elle arrivait, parée de mon diplôme qu’elle portait presque en manteau, à ses cafés, thés et autres bridges. Nul dans le tout Paris qu’elle fréquente ne pouvait à ce moment là ignorer que j’étais rue Saint Guillaume tous les jours.

Les voyant si occupés à se féliciter l’un l’autre, j’imaginais que je pourrais désormais « vivre ma vie ». Et cette volonté constituait justement toute mon ambition. Mes parents ne pouvaient plus avoir un contrôle de mon emploi du temps aussi parfait qu’avant mon bac. Madame du Rouard ne viendrait pas, armée d’un chapelet et des nouveaux évangiles, user les talons de ses escarpins dans les couloirs de mon école. Monsieur du Rouard ne connaissait pas le corps professoral, ou si peu que je me sentais libre. Ce nouvel oxygène me remplissait les poumons d’un air nouveau.

Liberté, j’écrirai ton nom…J’écrivais le mien sur les listes des cours, m’enregistrant, signant ici mon intégration, ma participation à cette connaissance que j’allais recevoir. Je signais mademoiselle du Rouard. Garance du Rouard. Plus je signais, plus je détestais ce nom.

Je ne saurai même aujourd’hui expliquer pourquoi.

Garance…Je m’y suis habituée. Les blagues entendues lorsque j’étais petite (« Garance t’es rance », « Gar-encéphalogramme plat »….) ont fait place aux regards curieux et interrogateurs. L’originalité du prénom plaît, d’autant qu’il se vit sans ridicule. Garance…Seulement voilà, le prénom se suffit à lui-même. Pas besoin de nom de famille. Garance en avait-elle un, dans les Enfants du Paradis ?

Garance du Rouard. L’ensemble est déjà un programme. Promesse de vieille aristocratie, assurance de bonne éducation, de principes, de conformisme ancestral ; d’incapacité à comprendre, à réagir, à se moderniser. Un nom traçant une route, murée de chaque côté. Impossible de changer de chemin. Le GPS de l’aristocratie, c’est le Bottin Mondain. Pas de nouveau calcul de la route, à la prochaine particule, vous êtes arrivés à destination.

Ma liberté, je la trouvais là. Le « du Rouard » perdit en noblesse tout autant qu’en réalité. Sans presque m’en rendre compte, je finis par signer simplement Garance. Aux remarques faites par certains de mes professeurs, plus étonnés que choqués par l’abandon du nom de famille, je précisais qu’étant la seule ainsi baptisée dans la promo, aucune confusion n’était possible.

Ce fut je crois mon premier signe de révolte. Je voulais exister, moi. Et non être la fille « de ». Etre aimée, jugée, appréciée, ou critiquée, pour ce que je suis, et non pour ce que d’autres ont fait de moi.
 

Je déteste mes parents. Pour ne  m’avoir pas aidée à être moi.




©Anne-Laure Buffet, Novembre 2009 

Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Garance - Communauté : Les nouvelles au fil des jours
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 18:47
Le bac à 17 ans. « Nous ne pouvions rêver mieux. » C’est ce que j’ai entendu un jour madame du Rouard dire à une de ses amies. La réflexion m’avait étonnée. Je n’avais aucune raison de ne pas l’avoir. Toujours dans les premières de ma classe, il était évident que je serai diplômée à la fin de l’année.

Cependant, je ne cherchais pas à comprendre ce qu’elle voulait dire. Je n’imaginais pas de sous-entendus. Madame du Rouard est à la fois fière et mondaine. Elle distribue des phrases faites de lieux communs à qui mieux mieux. Plus les phrases sont longues, plus les mots sont compliqués, et mieux elle se porte. L’intelligence de la phrase y perd ce qu’elle y gagne en élégance.

J’étais donc dûment diplômée et n’avais plus qu’à continuer sur ce chemin que d’autres traçaient pour moi. Inscrite en faculté de droit (faculté renommée du Vie arrondissement, bien évidement), je passais le concours d’entrée de Sciences Po. Madame du Rouard entra en période de stress. Il se passa alors quelque chose de très surprenant. Je répétais d’ailleurs inlassablement que madame du Rouard avait « disjoncté » (Terme que je n’aurai pas utilisé devant elle. Les disjoncteurs disjonctent, les voitures roulent, les engins divers et variés fonctionnent, les êtres humains marchent. À chaque élément son verbe.) Chaque jour, et ce pendant toute l’attente des résultats, elle tenait de grands conciliabules avec madame Joao de Pessoa. Que ce soit lorsque la concierge montait le courrier, lorsqu’elle passait l’aspirateur dans la cage d’escalier, ou lorsqu’elles se croisaient dans le hall de l’immeuble, madame du Rouard l’entreprenait sur cette attente. Je l’entendis même lui conseiller de ne pas s’inquiéter, qu’elle serait la première – ou presque- informée.

En quoi mes résultats concernaient ils tant madame Joao de Pessoa ? L’attention soudaine que lui portait madame du Rouard me fascinait. J’avais entendu un discours répétitif depuis des années. Madame Joao de Pessoa, concierge de son état, participait certes à notre vie. Mais devait savoir garder sa place avec discrétion. Ménager et entretenir cette distance nous revenait. D’elle-même, elle ne pouvait deviner que nos bonnes « relations » ne pouvaient être liées qu’à l’éloignement que nous maintenions. « Notre » quotidien n’étant pas le sien, il eut été malsain de la laisser y pénétrer. Volontairement, ou non.

Aussi la nouvelle relation, presque secrète, qui se tissait sous mes yeux entre les habitantes du rez de chaussée et du deuxième étage me laissait stupéfaite. J’en ai fait un sujet de conversation récurrent avec mes amies. Ma « mère » ne tenait plus son rôle ; ma « concierge » s’immisçait dans notre vie et y était invitée. Les deux avaient perdu la tête. Mes amies se moquaient de mon snobisme, accusant monsieur et madame du Rouard de m’avoir inculqué des préjugés réactionnaires et stériles. Aujourd’hui, je ne m’en moque pas, j’en pleure.

Admise à Sciences Po. Monsieur du Rouard considéra qu’il ne pouvait en être autrement, et s’en alla le clamer à qui voulait l’entendre. Madame du Rouard versa des larmes, l’émotion étant toujours bien vue dans notre milieu si parfait. Madame Joao de Pessoa versa des larmes, sincères. Je trouvais la première grotesque et la seconde ridicule. Monsieur Joao de Pessoa me fit un cadeau pour me féliciter. Il ne m’avait jamais parlé, depuis la maternelle. Il m’offrit un stylo plume. Sans rien me dire d’autre que « bravo ». Je pleurais réellement. Je crois qu’il était aussi ému que moi.
Je déteste mes parents. Pour n’avoir pas su m’apprendre la valeur des sentiments.


©Anne-Laure Buffet, Novembre 2009 
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 18:43
Mon orientation scolaire était plutôt « littéraire ». Madame du Rouard me voyait franchissant les étapes de Sciences-Po, de l’ENA, de Normale Sup…Monsieur du Rouard évitait de penser aux études, pour lui bien évidemment réussies, et envisageait pour moi une carrière dans le monde politique. Jamais ils ne m’expliquèrent pourquoi ils me « destinaient » à un tel avenir. C’était un fait établi. Ce ne pouvait être autrement. Ce qui les distinguait est que madame du Rouard ne me voyait sur les bancs d’une école ou d’une université qu’avec, toujours, ce même objectif : un beau mariage. C’est ce qui a donné un sens à sa vie depuis qu’elle m’a tenue dans ses bras : un beau mariage. Monsieur du Rouard ne passait pas outre ces considérations fort importantes pour son épouse, mais se voulant plus moderne, il voulait de surcroît pouvoir se targuer de ma propre réussite.

Madame Joao de Pessoa ne m’a parlé qu’une fois de mes études. Le jour de mon bac. Un cocktail était organisé pour fêter l’évènement. Personnellement, je trouvais cette agitation ridicule. J’ai découpé un petit morceau de tissu rouge et me le suis agrafé sur la poitrine, comme une Légion d’Honneur. Madame du Rouard le prit comme une insulte, elle qui se donnait tant de mal pour fêter mon « bacho ». Elle avait convoqué le banc et l’arrière banc. J’ai tenté de lui expliquer que ce n’était plus qu’une formalité, un diplôme généreusement donné par l’État pour se rassurer sur le niveau pédagogique et le système scolaire. Elle ne voulut pas m’écouter. C’est moi, l’ingrate, qui ne comprenait pas l’importance de ce jour dans ma vie ; celui qui, selon elle, m’ouvrait les portes d’un bel avenir. En plus de ma Légion d’Honneur auto décernée, je me suis agrafé un sourire sur la figure et ai joué le personnage honoré et satisfait que je devais être ce soir là.

Madame Joao de Pessoa était venue pour « aider ». Elle circulait sans interruption entre la cuisine et le grand salon, armée de petits fours et de champagne. C’est amusant de remarquer combien le « personnel » est invisible aux yeux des mondains qui s’en servent. Les flûtes ne sont jamais vides, les bouches toujours pleines, par enchantement. Personne ne s’attarde à regarder la petite femme brune au tablier blanc qui s’active. Tout le monde noterait son absence et son incapacité au moindre accroc dans le service.

Madame Joao de Pessoa me proposa une flûte de champagne. En ce jour « exceptionnel », j’y avais droit, alors que madame du Rouard considérait que toute consommation d’alcool chez les jeunes était la porte ouverte à la débauche. Madame Joao de Pessoa avait les yeux humides, comme un vieux cocker mené à la dernière piqure. Et me dit juste « Soyez heureuse ». Elle m’a toujours vouvoyée. Je l’ai regardée comme on regarde un animal en voie de disparition, avec pitié et tendresse. Que voulait-elle dire ? Soyez heureuse…à quoi ça rime ? J’avais juste eu mon bac, pas de quoi non plus faire jouer les violons.

Madame du Rouard ne me laissa pas le temps de tergiverser. Je fis ce soir là la connaissance de tous les directeurs de cabinet qu’elle avait pu réunir. Elle tissait la toile de mes années à venir. Je n’avais qu’une envie, la déchirer. Je ne dis rien, je tins mon rang. On ne rejette pas des années d’éducation en quelques secondes.

Je déteste mes parents. Pour l’aveuglement dans lequel je suis tombée.

©Anne-Laure Buffet, Octobre 2009 
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 17:44
Tant que j’ai eu besoin d’une baby-sitter, lorsque monsieur et madame du Rouard de Quierzy sortaient le soir, pour un dîner d’affaires ou une première à l’opéra Garnier (le seul qui soit valable à leurs yeux, Bastille nuisant aux fastes et à la magie de la musique), madame Joao Pessoa venait me garder. J’étais le plus souvent déjà couchée et endormie, elle venait « au cas où ». Je ne peux m’empêcher aujourd’hui de penser à ces soirées pendant lesquelles elle a dû venir me voir, dans ma chambre, dans mon lit, au milieu de mes poupées et de mes nounours, mes trésors et mon environnement qu’elle n’avait pas, ne pouvait pas choisir.

Pour un de mes anniversaires, je devais avoir cinq ou six ans, elle m’a offert un cadeau. Ce fut le seul pendant toutes ces années. Une poupée, immense, presque aussi grande que moi, habillée d’un costume de flamenco, rouge et noir, des castagnettes au bout des doigts. Je ne pouvais lui bouger ni les bras ni les jambes. Elle ne clignait pas des yeux, ne fermait pas la bouche, ne faisait rien sauf rester cambrée à me toiser dans un coin de la pièce. Elle ne me servait à rien. Et elle m’impressionnait. Si différente des poupées Corolle qui étaient mon univers. Elle est restée ainsi pendant de longues années, ses cheveux en nylon passant du noir au gris avec le temps et la poussière, sa robe s’usant sur le parquet qu’elle frottait chaque fois qu’elle était déplacée pour faire le ménage. Elle finit par ressembler, de manière assez pathétique, à une ancienne danseuse de cabaret, sans gloire, sans amant et sans fortune.

Un jour, j’étais presque majeure, j’ai voulu la jeter. Madame du Rouard, femme méthodique et ordonnée, ne s’est jamais opposée à ce que je fasse de grands rangements dans ma chambre. Cependant, lorsqu’elle me vit passer dans le salon, prête à sortir pour jeter ma vieille espagnole à la poubelle, elle me retint et m’empêcha de le faire, prétextant s’y être attachée. Je me mis à rire, croyant à une blague de celle que je pensais être ma mère, bien qu’elle ne soit pas portée vers la plaisanterie. Elle ne riait pas. Me prenant alors la poupée des mains, elle l’emporta dans sa chambre. Son trophée y est encore aujourd’hui, posé au sol, observant d’un coin de la commode la chambre, ses occupants, leurs nuits communes tout autant que solitaires, et leur secret.

En grandissant, cette parfaite éducation de « jeune fille de bonne famille » que monsieur et madame du Rouard de Quierzy me donnaient, ou déléguaient à mon école le devoir de le faire, s’effrita un peu. Toujours aimable avec madame Joao Pessoa, mais une amabilité bien hypocrite. A l’adolescence, je me moquais consciencieusement du sort de la concierge, me méfiant surtout d’elle et de sa capacité à rapporter mes faits et gestes si elle le jugeait nécessaire. Fumant en cachette, je me gavais de bonbons à la menthe avant même de passer devant sa porte, sachant que si je la croisais, elle sentirait mon haleine et le rapporterait aussi sec à madame du Rouard de Quierzy.

Je ne suis jamais sortie sans l'autorisation des Rouard. Je ne suis pas souvent rentrée sobre. Je longeais alors les murs du hall de l’immeuble. Tant pour me soutenir, pour éviter de trébucher, que pour éviter de projeter une ombre quelconque. Madame Joao dort peu; très peu. Sa lumière est toujours allumée. Et au travers des portes vitrées de la loge, derrière des rideaux jaunis par le temps, on distingue cette lampe, et le faisceau permanent qu’elle renvoie sur le marbre de l’entrée. Monsieur et madame du Rouard n’auraient pas supporté l’idée que leur fille, si bien élevée, sans accroche ni anicroche, rentre saoule d’une soirée. Soirées destinées, tout comme l’était mon école, à me propulser vers les sommets de la bonne société.

Madame Joao de Pessoa aurait-elle critiqué un comportement jugé dégradant par madame du Rouard ? Je n’ai pas la réponse. Je ne lui demanderai pas. Le savoir ne m’apporterai rien. Madame du Rouard voulait une fille admirable, et être admirée pour l’avoir élevée. Madame Joao de Pessoa voulait que son immeuble soit le mieux entretenu du quartier. Je voulais être une adolescente comme les autres.

Je déteste mes parents, pour le rôle qu’ils m’ont fait tenir.


©Anne-Laure Buffet, Octobre 2009  
Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Garance - Communauté : Les nouvelles au fil des jours
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Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 17:42
J’ai fait mes études, de la maternelle jusqu’au bac, dans la même école. Le XVIe regorge d’établissements privés. Monsieur et madame du Rouard n’eurent que l’embarras du choix. Ils le firent en fonction de l’annuaire des établissements. S’assurant ainsi que je grandirai dans un cercle fait des meilleures familles, et de futurs riches et brillants héritiers. 13 années dans la même école. Elle était devenue pour moi une deuxième maison. Je connaissais tous ses couloirs, tous ses recoins. J’y avais mes habitudes, mes repères, mes amies, et mes ennemies. Mes ennemies étaient sans doute nombreuses. Entre filles, il est facile de se détester et sport national d'entretenir cette haine et cette jalousie. Mes amies étaient…comme moi. Amusant, n’est-ce pas ? puisqu’aujourd’hui je ne suis plus comme personne. Filles de diplomates, de dirigeants d’entreprises, de professeurs d’université bardés de diplômes ou de hauts fonctionnaires. Issues de familles nobles et désargentées, avec autant de particules que de tiroirs à leurs commodes, contraintes pour survivre de se mésallier avec la bourgeoisie. Ce que le nom n’a plus, la fortune et la réussite sociale lui redonnent.

Dans ce milieu, l’originalité n’est pas de mise. La 
bonne éducation s’étale sans pudeur : on s’occupe des indigents, on prie pour son prochain, on parle à la concierge et on se triture le cerveau pour savoir chaque année combien on lui donnera pour les étrennes. Sujet de discussion qui peut commencer dès le 1er décembre. Avec la liste complète des manquements et des erreurs de l’année (distribution tardive du courrier, miettes de pain trainant dans l’escalier lorsque l’aspirateur aurait du être passé, odeur de sardines grillées des plus gênantes et pestilentielles, et bien sûr juste le soir où un grand dîner doit être servi...). On plaint les malheureux et les démunis, on contourne avec son chariot de courses le clochard qui encombre le trottoir, on ne parle pas d’argent, de santé, de politique ou de religion, « ça ne se fait pas ».
On passe devant la loge plusieurs fois par jour. On se vante des bonnes relations qu’on entretient avec la gardienne, on remercie son mari de changer l’ampoule du troisième étage ou d’aider à sortir les poubelles. On s’inquiète de son remplacement pendant ses congés d’été. On s’inquiète encore plus de savoir si elle pourra garder le poisson rouge ou arroser les plantes vertes. Un éventuel départ de quelques semaines provoque une dépression chez les copropriétaires, subitement perdus sans cette bouée de sauvetage du rez-de-chaussée.

Madame Joao Pessoa n’a jamais pris de congé. En tout cas, depuis qu’elle est dans l’immeuble, elle n’a jamais quitté la loge. Plus de vingt cinq ans enfermée entre ces quatre murs, dans ces quelques mètres carrés. À broder lors de ces heures de liberté, de plus en plus rares. Madame du Rouard vante ses mérites devant ses amies. Madame Joao Pessoa lui assure qu’elle n’en souffre pas, et qu’elle aime être et rester dans l’immeuble, quelque soit la saison, quelque soit l’année.
Madame Joao Pessoa s’occupe de l’appartement pendant les congés de la femme de ménage. Madame Joao Pessoa monte chaque jour le courrier. Courrier qui parfois m’est destiné. Madame du Rouard affiche ouvertement une totale confiance en madame Joao Pessoa. Les amies de bridge de madame du Rouard l’envient et la jalousent, ne pouvant se fier autant à leurs propres gardiennes. En remerciements, madame du Rouard offre chaque semaine à madame Joao Pessoa les magazines achetés et lus assidument. Madame Joao Pessoa a ainsi la collection complète des « Points de vue » depuis qu’elle a pris ses fonctions dans l’immeuble. Elle en a découpé deux : celui du mariage de Lady Di ; la photo est encadrée et posée sur la télévision. Celui de la disparition de la même lady. L’article est également posé sur la télévision, une veilleuse toujours allumée à côté.

Madame du Rouard exige qu’on se montre parfaitement éduqué et toujours aimable avec madame Joao Pessoa. « On », c’est elle, son époux, et moi.
J’ai toujours veillé à faire en sorte d’être aimable. Gentille. Curieuse, petite fille, glissant volontiers un nez dans la loge, à la recherche du chat, ou du bonbon parfois offert du bout des doigts. Plus grande, je n’ai jamais manqué de lui dire bonjour ; éventuellement même d’échanger quelques phrases avec elle. Le plus souvent, c’est lorsque le hall de l’immeuble était vide qu’elle venait me parler si elle me voyait entrer. Pour toujours me poser les mêmes questions : « Comment allez-vous ? », « Tout va bien à l’école ? », « Avec les amis ça va ? »…questions qui n’entraînaient pas la conversation, simplement un banal échange de Oui, oui, merci, et vous ? Et auxquelles je mettais un terme en prétextant, toujours souriante, un devoir urgent à corriger et à rendre. Madame du Rouard m’a appris à ne jamais être désagréable avec les autres, quelque soit leur condition. Elle m’a appris à cesser tout échange tout en restant courtoise. À ne pas trop parler, car notre vie privée ne concerne pas le « personnel ». Elle ne m’a pas appris à reconnaître chez nos gardiens mes parents.

Madame Joao Pessoa n’a jamais insisté, ni même fait mine, de vouloir me parler plus que nécessaire. Si elle se montrait gentille, parfois inquiète, elle n’a jamais posé plus de deux questions, me laissant la possibilité de grimper les escaliers dès que je le souhaitais.

Je déteste mes parents. Pour l’éducation qu’ils m’ont donnée.


©Anne-Laure Buffet, Octobre 2009  
Par Anne-Laure Buffet - Publié dans : Garance - Communauté : Les nouvelles au fil des jours
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Publications...à ce jour...

NOUVEAUTES EN FEVRIER : 
2 PARUTIONS : UNE NOUVELLE ET UN ROMAN EPISTOLAIRE

La nouvelle, c'est "Joyeuses fêtes", publiée avec le collectif d'auteurs
Dix de plume, Edition Maruja Sener. 



Quant au roman épistolaire, il s'agit de "Maman chérie", aux éditions Lemanuscrit.com.

Pas trop son truc le roman épistolaire. Lettres d'une petite fille en mal d'amour. 
Il a promis de le lire. Méme de donner son avis. 
Il a eu un peu de mal au début. Puis les pages ont défilé sans notion du temps qui passe. 
Prenant. Emouvant. Choquant. Souriant parfois. 
Un vrai roman. Une véritable oeuvre littéraire. Aboutie. 
La technique le faisait sourire. Il a l'oeil humide. 
L'auteur maitrise son style et son histoire. 
Les personnages, même absents se dessinent avec force sous une plume experte. Nul besoin de lire les dates pour voir les étés passer. Emma grandir. Emma comprendre. Emma oser devenir enfin elle.
Un vrai plaisir et une douleur. 
Seul regret il en aurait voulu plus.

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